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Lettre à la jeunesse

« Oisive, jeunesse/A tout asservie/Par délicatesse/J’ai perdu ma vie » -Arthur Rimbaud

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Il m’a fallu de l’audace pour trouver le courage simplement de retracer ce titre. Juste quatre mots pourtant, quatre mots qui me narguent depuis plusieurs minutes au sommet de la page blanche. Quoi, me disent-ils, tu oses ? Tu oses te déclamer de ces Grands qui combattirent leurs idéaux de la pointe de leur plume ? Tu oses reprendre les mots de ceux que le Génie légitima ? Mais toi, jeune folle qui ne sais que transformer sa naïveté en espoir, quelle force légitimera cet appel que tu t’apprêtes à lancer ?

Il est évident que je suis loin d’être la première à chercher à mobiliser les troupes par un titre évocateur. Et comme j’espère ne pas être la dernière, celui-ci risque certainement de passer inaperçu. Un papier un peu rêche, coincé entre la dernière feuille de choux sur les amours romanesques de François Mitterrand et les débats redondants sur les one man show de Donald Trump. Pardon. Ses débats télévisés.

Mais je fais partie de ceux que le silence effraie et qui ont besoin d’un cri pour montrer qu’ils existent, qu’ils voient, qu’ils s’insurgent. Et comme écrire « c’est crier sans bruit », j’ose cet aveu muet comme un cri dans le désert à qui voudra bien l’entendre. A ceux qui déjà se bouchent les oreilles, je vous souhaite le Bonsoir. La République aussi a besoin d’un peuple sourd s’il refuse d’être aveugle.

Je parle, et je me demande encore pourtant comment je vais pouvoir me hisser derrière les mots de Zola, de Jaurès ou de Churchill, de tous ceux qui un jour fixèrent la jeunesse droit dans les yeux pour les appeler à s’éveiller. Ils sont nombreux déjà à s’être adressé à elle, maladroitement parfois, vigoureusement souvent ; sans jamais trop d’hypocrisie mais tout en oubliant pas d’être un peu démagogue. Une compréhension doucereuse. Malraux le disait lui-même « la jeunesse attire les démagogues comme le miel attire les mouches. »

Ce qui me distingue peut-être encore de mes prédécesseurs (je veux dire : excepté ce talent fougueux qui fit leur notoriété) c’est l’âge qu’ils attendirent d’avoir atteint avant d’élever la voix pour cet âge oisif. Il est plus aisé de soulever des foules auxquelles on n’appartient plus pour lui dire que sa force de vie touche au gaspillage. Ils avaient peut-être déjà oublié alors cette joie qui soulève les cœurs quand nous ne sommes qu’à l’aube de l’existence, cette auréole glorieuse que l’on croit se voir au front à l’âge d’Achille. Ils ne savaient plus que témérité et vanité ne font qu’un dans nos esprits crédules et croyaient braver des yeux ingénus que l’innocence avait depuis longtemps désertés.

Alors comme je suis encore au milieu de vous, comme je n’ai pas assez vécu pour puiser la prétention de vous élever, j’estime que cette lettre sera un espoir bien plus qu’une ambition vaine. Reste encore à trouver quels mots la jeunesse devra trouver pour se parler à elle-même.

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. » – Socrate

 Socrate m’est réapparue en pleine face il y a tout juste un mois lors d’un épisode inattendu rencontré dans le bus parisien. Son protagoniste était un vieil homme, la soixantaine tout au plus, qui dodelinait de la tête contre son siège. Je me souviens l’avoir observé du coin de l’œil derrière mes fiches avant qu’il ne se mette à parler. Sa casquette élimée s’écrasait au sommet de son front blême, il enfonçait ses mains rêches dans un manteau trop long qui le ratatinait. Et lorsque, en passant place de la Concorde, le soleil de midi lui passa sur la figure, j’eus juste le temps d’apercevoir un teint blême et las qui caractérise les existences épuisées. Ses yeux s’entrouvraient à peine ; on distinguait seulement quelques plis légers tremblants sous ses paupières trop fines.

« La jeunesse de France est bonne pour la dictature. » Les mots étaient secs au travers de ses lèvres molles. Et puis les lèvres se sont agitées, de plus en plus vite, de plus en plus fort, s’enhardissant contre une jeunesse dont il semblait s’être fait un ennemi redoutable. Et pendant près d’un quart d’heure, je l’ai écouté se récrier contre nous, contre notre temps qui « ne connait pas ses dates d’histoire à la sortie du lycée, se complaît dans l’ignorance et l’abrutissement, gobe les mensonges de la société en en redemandant encore, pousse les portes de Sciences Po ou de l’ENA avec la tête vide », une jeunesse qui, par sa bouche, devenait « inculte, misérable, incapable. Bonne pour la dictature. » Il y a longtemps que les Parisiens n’écoutent plus les railleurs des bus. Et pour cause, sa sortie, quelques minutes plus tard, s’est faite sans vacarme. Personne n’a relevé les yeux à la sortie de cet homme alors même qu’il venait de décrier une diatribe cinglante.

« Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées d’humanité et de justice se trouvaient obscurcies un instant en elle ! » Emile Zola, Lettre à la Jeunesse

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 J’ai souvent craché sur la jeunesse ; de France ou d’ailleurs. J’ai longtemps méprisé cette jeunesse qui marchait tête basse, les yeux rivés sur son téléphone portable, croyant être connectée au monde entier alors que celui-ci, à portée de main pourtant, glissait doucement dans l’oubli. J’ai longtemps méprisé cette jeunesse oisive qui préférait son canapé, plantée devant les émissions de téléréalité les plus assommantes, quand Victor Hugo et Rousseau prenaient la poussière sur les étagères. J’ai longtemps méprisé cette jeunesse qui faisait des fautes d’orthographe jusque dans les études supérieures, qui osait des jugements naïfs sur les bouleversements politiques. J’ai longtemps méprisé une jeunesse qui ne s’intéressait plus à rien sinon à elle-même, qui tournait le dos à la misère des rues et aux détresses humaines, qui fermait les yeux devant chaque main qui se tendait et qui se bouchait les oreilles toutes les fois qu’on l’appelait à l’aide. J’ai longtemps méprisé une jeunesse qui confondait révolution et emportement furtif, passion et joie éphémère, justice et discrimination. Pendant longtemps j’ai fixé cette jeunesse pâle dans les yeux en me demandant pourquoi elle semblait être si satisfaite de sa vacuité.

Pendant plusieurs années, ma jeunesse m’apparaissait comme une grande ombre livide, sans vie, sans rêves, qui dodelinait de la tête au bord de la réalité afin d’être sûre de lui échapper. Il m’a fallu ces mots pleins de haine sortis de la bouche d’un inconnu pour que cette vision s’élève soudain.

J’ai souvent craché sur la jeunesse ; pourtant, rien ne m’a jamais autant blessé que ces invectives infondées. Au fond, ce n’était pas parce que j’étais jeune, mais bien parce qu’il était vieux, et qu’il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas qu’il avait lui-même été oisif et que ses dates d’histoire n’étaient certainement pas sa priorité lorsqu’il avait 18 ans. Il ne se souvenait plus de la naïveté des révolutionnaires à l’âge tendre qui soulèvent des drapeaux en mordant dans des madeleines et qui, avant la fin de la révolution, se retrouvent autour d’un verre pour parler d’amour et de cinéma. Il ne comprenait pas qu’être jeune, c’est commencer à vivre et que la jeunesse est le chapitre des espérances que l’on finit par oublier. « Ah ! l’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux ! »

A cette jeunesse que j’ai écornée, je voudrais lui dire : Vivez le cet égoïsme ! Il n’y a qu’un âge où vous pouvez réellement le comprendre. Et lorsque vous vieillirez, vous vous acharnerez à votre tour sur cette jeunesse qui a été la vôtre mais qui déjà ne vous convient plus. Laissez-vous être égoïste et pas trop sérieux. Vous risqueriez de regretter un temps où l’ingénuité était encore un droit et où le rêve flirtait avec la réalité.

La jeunesse que je fréquente se nourrie d’insouciance et de préoccupations futiles qui pour elle-seule sont essentielles. Des préoccupations comme le parfum de son sandwich du Crous à midi, la station de métro la plus proche pour rentrer chez soi, sa sortie du samedi soir, le film du week end ou la fille du bus qu’on n’ose pas aborder. Parce que si elle ne chante pas sans cesse la révolution, elle reste sans cesse une ode à la vie. Une fougue dont la naïveté est nécessaire pour oublier un instant tous les maux du monde qui pourraient l’empêcher de vivre. Cette jeunesse-là, celle qui se cache, a simplement fait le choix de vivre avant de devoir se confronter à la réalité du monde. Ils ont su saisir leur liberté pendant qu’il était encore temps.

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Jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884

« Hélas ! C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. »           – Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune

 Mais la jeunesse ne veut pas seulement vivre ; elle veut aussi monter sur scène. Elle veut se faire une place au chapitre des idées et des actions raisonnables. Elle aussi veut s’asseoir autour de cette table grave où l’on aborde la maladie du monde comme on le ferait d’un moribond. Elle aussi a droit au silence au moment où sa parole s’élève.

On a souvent condamné ses excès, ses discours que l’on juge irréels, ses manifestations apparemment superficielles. Le propre de notre société actuelle est de bâillonner sa jeunesse  tout en s’offusquant de son silence. Preuve en est que, à l’heure actuelle, certains médias jeunes prônent une « neutralité » de l’information. Parce qu’elle craint cette société qui la foudroie du regard toutes les fois qu’elle hausse le ton, elle préfère se détacher de la polémique avec une écriture blanche sous prétexte de la qualité de l’information.

La neutralité de l’information ne devrait pas être du ressort de la jeunesse. Parce que « la jeunesse est un art » c’est à elle de se placer au cœur du débat, et même de le provoquer. Elle doit se débarrasser de ce carcan qui la pousse à décrire le monde plutôt qu’à le bouleverser, comme une terre stérile, sans vie, sans mouvement. Il faut en finir avec cette exhibition de la « neutralité » de l’écriture comme des sentiments, cette retransmission simple et insipide de l’information comme le ferait un bon article Wikipédia, sous le prétexte faussement didactique que cela permet au jeune lecteur de forger sa propre opinion au travers d’une écriture sans âme. Si on les écoutait, il ne faudrait plus de tonalité : le meurtre, l’amour, les angoisses ; tout se retrouve lissé sur un même plan. L’écriture prônée ici est une écriture fade ; une écriture de façade que l’on place devant le monde pour en cacher le caractère versatile et souvent tourmenté. Quelle aberration ! Parce que, comme le disait si justement Albert Camus, « un journal est le reflet d’une nation », alors un journal doit être à son image mutante, plurielle, bouleversante, et surtout ambitieuse.

« Alors s’assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse »Alfred de Musset, Confessions d’un enfant du siècle

S’agit-il d’un monde en ruine face auquel la jeunesse songe aujourd’hui ? Ravagé de tous côtés par le terrorisme, la corruption, les défis énergétiques, le chômage, la chute politique, les guerres aux quatre coins du monde, ou encore par la dégringolade de l’éducation, il est bien trop déchiré pour ne donner droit qu’à un silence ou à une information « neutre ».

Il est temps pour cette jeunesse de se faire entendre, que ce soit des plaintes ou des éclats de joie. Il est temps pour elle de reprendre ce monde en main par les réels moyens dont elle dispose. Qu’elle ose s’élever pour monter sur scène, quitte à en bousculer les plus anciens qui peinent à laisser leur place. Croira-t-on à la justice lorsqu’elle sera prononcée par des lèvres blêmes ? Verra-t-on la vérité dans nos yeux que l’on se plait à dire encore naïfs ? Mais cracher sur la jeunesse, c’est cracher sur l’avenir. Et dès lors que l’on crache sur l’avenir, c’est l’espoir que l’on piétine. Alors oui, la jeunesse n’a pas assez vécu. La jeunesse n’a pas assez appris. La jeunesse n’a pas assez souffert. Elle ne « sait » pas assez. Mais la jeunesse a cette chose splendide que le temps parfois détruit et que seule elle porte ainsi: elle a l’espoir. L’espoir qui, à lui seul, ouvre grandes les portes sur le changement. Elle a l’espoir, et elle a la liberté, et elle a la fraîcheur ; et le cœur à vif, l’oreille pointée, la voix qui la démange. Elle a le temps pour vivre ; laissez-la s’exprimer avant qu’elle ne perde ses plus beaux atouts et que l’avenir lui paraisse aussi sombre que celui que vous voyez à notre place.

« La jeunesse est le sourire de l’avenir devant un inconnu qui est lui-même. » Victor Hugo

Etre jeune est une page à remplir. Plutôt que de la froisser et de l’oublier, faites un roman. Multipliez-là. Transformez cette feuille unique en un manuscrit gigantesque d’espoirs, d’actions, de réussites. Levez-vous, battez-vous. Et si vous n’avez pas la force de vous battre, levez-vous seulement. Et dites simplement que vous désirez vivre.

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Renaissance d’un journal par la jeunesse : Combat

« Je ne vous propose pas un rêve idyllique et vain», seulement la possibilité de vous exprimer de manière effective. Je vous propose une écriture de la vie, une écriture véritable, et même une parole, et même du fusain. Je vous propose des pages blanches pour révéler votre vision du monde et laisser courir vos cris. De tous bords, de toutes conditions, de tous les coins du pays ; il faudrait écrire, parler, dessiner, chanter peut-être.

Un jeune qui veut s’exprimer est un jeune passionné – un jeune inquiet par le monde qui l’entoure, amoureux de son temps, enragé contre les affres de la société ; un jeune indigné, transporté, déçu, enivré, convaincu ou simplement tourmenté. S’exprimer, c’est laisser transparaître ses sentiments. C’est avertir le lecteur de cette perception qu’apporte l’actualité, dans la société, comme dans les arts ou les sciences, pour apporter sa pierre à l’édifice de l’évolution du monde.

Et face à ce constat, nous sommes plusieurs à nous êtres réunis pour créer ce média jeune loin de cette sacralisation de la neutralité. Il serait, en quelques sortes, la rencontre fracassante des opinions, des origines et des cultures ;  des confrontations littéraires, des batailles par les mots et les idées. « Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti » et c’est pourquoi l’écriture neutre n’est pas la mère de la vérité. Seul le débat permet d’analyser et de comprendre le fonctionnement de nos sociétés ; et rien n’est plus fort que de croiser des avis divergents et des styles  contraires d’un article à un autre.

Il imposerait seulement deux choses : la notion de diversité, celle-ci touchant autant à la diversité des personnes que des opinions, des sujets et des supports d’expression. Que l’on parle ou que l’on crie ; qu’il s’agisse de politique, d’art, de sciences ou de philosophie ; qu’il soit écrit, filmé, ou simplement griffonné ; toute expression est bonne à condition qu’elle vienne directement des entrailles de celui qui l’exprime. Enfin, dans un deuxième temps, la liberté de l’opinion. Le média est une fenêtre ouverte sur une pluralité d’horizons que se disputeront une même page, un même écran, une même station de radio. Il a pour objectif d’être cet accès sur un combat face à la neutralité de l’information qui engourdit les sentiments et étouffe les opinions cherchant à se forger.

Il y a quelques mois déjà que je citais Camus sur ces mots si justes : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » (à lire ici)

Ce média est encore néophyte ; il y a un mois qu’il a commencé à voir le jour. Alors aujourd’hui, à l’heure où nous nous demandons sans cesse de nous taire, j’appelle la jeunesse à nous rejoindre. J’appelle la Jeunesse, celle qui veut crier, celle qui veut être au plus près de ce monde qui bat, celle qui espère assez pour soulever des montagnes ; je l’appelle à se tourner vers nous pour enfin pouvoir poser des mots à nus sur ce qu’elle ressent. Parce qu’être journaliste, c’est bousculer son public, c’est donner autre chose que ce que l’on demande de voir, et que la jeunesse est la plus apte à faire bouger les lignes. A elle de se défaire de la censure dont on la menace pour prouver qu’elle est un pilier de notre démocratie. Aujourd’hui, j’appelle la Jeunesse à empêcher le monde de se défaire.

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?

Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

(Emile Zola, Lettre à la Jeunesse)

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Interviews

L’Illusion Nationale : Entretien avec Valérie Igounet et Vincent Jarousseau

C’est une fresque en noir et blanc qui libère la parole et détruit les préjugés. Des histoires mêlées, des témoignages d’hommes et de femmes qui se croisent, s’entrechoquent, s’embrassent ou se repoussent. Des histoires avec des noms, des traits ; des histoires vivantes. Donner un visage aux électeurs du Front National, telle était l’idée du documentaire photo réalisé par Valérie Igounet et Vincent Jarousseau. La première est historienne ; spécialisée dans le domaine de l’extrême droite et du négationnisme, elle fait également paraître cette année Les Français d’abord : slogans et viralité du discours Front National (1792-2017). Le deuxième est photographe ; travaillant régulièrement pour la presse (Libération, Le Monde, les Echos, il a également été nominé en 2015 et 2016 pour le Visa d’Or du meilleur reportage de presse quotidienne au festival Visa pour l’image à Perpignan. C’est de cette rencontre entre l’art, l’histoire et la politique qu’est née l’idée de ce projet. D’abord publiée dans la revue XXI avec le soutien de Patrick de Saint Exupéry, elle a ensuite vu le jour cette année aux éditions des Arènes.

Pendant deux ans, les deux auteurs ont suivi le quotidien de trois villes où le Front National a pu pousser la porte de la municipalité : d’Hayange (Moselle) à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) en passant par Beaucaire (Gard) ils ont observé, interrogé, photographié.

Du Front National, l’art nous avait offert un film, ou encore une Bande-Dessinée. L’œuvre de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau s’inscrit pourtant dans une portée inédite. Au-delà de son format original qui mélange clichés en noirs et blancs et bulles, « à la manière d’un roman feuilleton » précise le photographe, l’objectif s’éloigne également de celui des productions antérieures. Il ne s’agit plus de fiction, ni même de dénonciation, mais bien plus de « donner à comprendre sur une partie du pays de l’électorat. » : « A aucun moment il ne s’agit de juger, indique Vincent Jarousseau, mais de laisser la parole aux invisibles, à ces gens que l’on moque ou que l’on dénonce à travers les médias. C’est tout simplement horripilant et contre-productif, mais c’est aussi très insultant pour eux. Les électeurs de l’extrême droite, c’est avant tout des gens qui se sentent abandonnés. » Valérie Igounet renchérit : « j’ai une casquette de chercheuse, pas de militante anti-FN. » C’est là tout ce qui fait la particularité de l’œuvre : un livre qui donne à voir sans tabou, sans mensonge, sans censure, avec des propos retranscrits à la virgule près de manière à rendre la parole de chacun la plus fidèle possible. « Nous nous sommes rendus près de vingt fois dans chaque ville, racontent les auteurs. D’abord pour connaître la ville, s’imprégner de l’endroit, puis surtout créer des liens avec les personnes. » Porte à porte, marchés, participation aux événements publics comme la fête du cochon, c’est tout le quotidien de ces trois villes qui a été vécu par les auteurs. Un travail qui en fait un ouvrage basé sur la confiance : aucun propos n’a été publié sans l’accord des protagonistes, de même que les photos. « Il s’agissait de les présenter de manière signifiante, explique Valérie Igounet, et non pas de les caricaturer. C’est ça qui fait toute la richesse de ce travail. »

Plutôt qu’un panel général du paysage frontiste, ce sont toutes ces vies, dans leurs particularités et leurs personnalités, qui sont alors révélées dans ce livre. L’électeur du Front National n’est plus un stéréotype vague, classé par la société et aux caractéristiques fixés. Dans ce livre, il gagne un visage, une histoire, un passé aussi.

L’électeur du Front National, c’est ainsi Patrick, 30 ans, cet orphelin élevé par ses grands-parents, et qui raconte son histoire en traînant sa moto. C’est aussi Anthonia, cette jeune fille de 18 ans qui baigne dans le Front National comme dans les romans d’amour, habite avec sa mère handicapée et cherche en vain un CDI. C’est Brigitte, ancienne électrice communiste de 58 ans, dont les fils galèrent à trouver un emploi stable et qui ne demande qu’une chose : que « ça change. » Et puis il y a les portraits de couples, ceux qui se racontent à deux : Simone et Antoine, ce vieux couple de Beaucaire qui admire les discours de Jean-Marie Le Pen comme la culture de sa petite-fille ; Murielle et Pascal, sosie de Johnny Halliday, dont le père était un « malgré nous », et qui se sont détachés des partis qui ne leur offraient plus rien ; ou encore Sabrina et Jean-Marc, eux aussi anciens électeurs de gauche, qui se demandent comment l’on peut avoir autant d’argent pour les migrants quand l’on en manque pour leur trouver du travail. De case en case, de page en page, de bulle en bulle des vies se racontent à travers des visages uniques. Les auteurs ont tenu à toucher toutes les générations, des plus jeunes, souvent peu diplômés, attirés par le cadre familial et respectueux des valeurs que leur offre le Front National, aux plus âgés, déçus par l’évolution des partis traditionnels qui ne s’occupent plus d’eux.

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Quelque chose pourtant unit tous ces électeurs selon les auteurs : le sentiment de trahison. « C’est le centre-même du livre, explique Vincent Jarousseau. Le Front National tire sa force électorale du fait qu’il n’a jamais exercé le pouvoir. » Le Front National comme vote du dernier espoir devant des partis traditionnels qui ne répondent plus à leurs attentes ; c’est ce qui caractérise la plupart d’entre eux. D’autres y voient aussi des places à prendre, l’ascension rapide que permet le parti. Puis, toujours, à travers chaque témoignage, revient la même phrase : « Et pourtant, je ne suis pas raciste. » Reconnaissant le caractère xénophobe de certains discours du Front National, les électeurs refusent de se laisser catégoriser de cette manière. « Ce qu’on perçoit à travers leurs paroles, dit Valérie Igounet, c’est le fait que le Parti Socialiste prend la défense des migrants au détriment des Français nationaux, fait que vient inverser le Front National. Alors oui, ceux qui ne trouvent pas de travail, qui ont du mal à joindre les deux bouts pour nourrir leur famille, ceux-là ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas la priorité. » Une idée que l’on retrouve à travers le discours de Julien Sanchez affirmant que « quelque part, on nous oblige à être raciste. » En ce sens, les slogans et les affiches du Front National ne peuvent que parler à l’électeur Front National qui a la sensation de subir un « racisme anti-Français. » Le fameux « on est chez nous » bien connu des meetings de Marine Le Pen trouve alors tout son sens. Valérie Igounet, qui a effectué un travail de fond sur les slogans et affiches du parti, explique ainsi comment ces Français qui souffrent se reconnaissent dans ceux qui leur promettent la « priorité nationale » et élèvent le sentiment patriotique comme valeur salvatrice. (Lire à ce sujet l’article de Valérie Igounet : On est chez nous)

2017 est-il un nouveau 2002 ? « Le Front National d’aujourd’hui n’est pas le même, mais les thématiques restent identiques, explique Valérie Igounet. Il a pu évoluer sur certains aspects mais pas sur d’autre, notamment la thématique anti-immigration. » Selon les auteurs, la banalisation du Front National vient autant d’un désenchantement politique français que du contexte international. Hausse de l’insécurité à travers les attentats, fragilité de l’Europe, renforcement des pays à travers des personnalités fortes comme Donald Trump ou Vladimir Poutine, tous ces éléments ont aussi contribué à l’élargissement de l’électorat Front National. « Il y a toujours eu un cordon sanitaire autour du Front National, dit Vincent Jarousseau, mais aujourd’hui, il peut éclater. Le Front National, c’est l’avatar du monde dans lequel on existe. » La droite traditionnelle ne serait donc plus un rempart à l’essor de l’extrême droite. Dans un article du 17 avril, Valérie Igounet retrace cette relation ambiguë entre la droite et le Front National, ce « je t’aime moi non plus » marqué par des tendances qui se rapprochent parfois puis s’écartent brutalement, avant de se rechercher davantage. De Nicolas Sarkozy essayant de séduire l’extrême droite à Bruno Mégret désireux d’un rassemblement, le Front National et la droite traditionnelle semblent parfois prêtes à se fusionner. En témoigne cette pétition du collectif « Vos couleurs ! » qui, depuis septembre 2016, demandait une Union des Droites en vue des élections de 2017. Elle avait alors compté près de 15 711 signatures.

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 Les résultats du premier tour des présidentielles n’étaient donc plus faits pour impressionner. « Qu’un parti comme le Front National soit au second tour m’impressionnera toujours, et, en même temps, je m’y attendais, affirme Valérie Igounet. Vu le contexte, ce résultat était plus que probable. »

L’Illusion Nationale, c’est donc avant tout un livre de rencontres, plein d’humanité, où l’objectif du photographe nous offre l’émotion de visages dans toute leur nudité. Des rencontres qui ont pu toucher ou non, marquer, laisser des traces ; et Valérie Igounet n’hésite pas à avouer qu’elle a parfois eu du mal à tenir le micro.  Le livre a été présenté dans les trois grandes villes avec d’excellents retours des protagonistes et peu de débats à sa publication : « On n’est pas grand-chose, mais on est quand même quelque chose » disent-ils aux auteurs. « Ils avaient enfin l’impression qu’on s’intéressait à eux en tant que personnes, poursuit Vincent Jarousseau. Il faut arrêter avec la diabolisation de l’électeur Front National, ça ne sert à rien. Notre rôle était au contraire de les restituer dans toute leur authenticité ; là, ils étaient entendus. »

L’Illusion Nationale, un livre pour comprendre, sans jugement ni prise de hauteur, une page blanche offerte à ceux que l’on stigmatise sans leur laisser le temps de s’exprimer. Les visages qui défilent en noir et blanc sur des pages entières sont bouleversants de cette simple humanité que l’on oublierait parfois de reconnaître. Comme l’écrivait Albert Camus dans les dernières lignes de la Peste : « il y a dans les hommes plus de choses à admirer qu’à mépriser. »

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Billets

Mai 2017 – Réinventer la Politique

« Mais, feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler les plumes, et paraître profond, quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traitres ; amollir des cachets ; intercepter des lettres ; et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets ; voilà toute la politique, ou je me meure ! » – Beaumarchais, Le Mariage de Figaro

Aurait-on tort de penser que notre politique s’empêtre quand, deux siècles plus tôt, les plus grands artistes la méprisaient déjà sur le devant de la scène ? Au bien-pensant et nostalgique « c’était mieux avant » ne faut-il pas répondre par quelques phrases aiguisées d’un Beaumarchais ou d’un Molière qui suffisent bien à prouver que notre politique doit tout à ses plus regrettés ancêtres ? Nos présidents de la Cinquième République, encadrés de cérémonials et lançant à la foule des baisers démagogiques n’ont pas beaucoup à envier à nos anciens rois de France ; et si l’Elysée pâlit à la vue de Versailles, le titre vaut bien une couronne. Quant au reste – mensonges, trahisons, faux-semblants, scandales et corruptions en tous genres – il faut bien reconnaître que nos mœurs politiques ne sont que la continuité de celles de siècles précédents. Des bijoux de la reine au Penelopegate, des longues lettres creuses à nos discours vides, de leur incompétence à notre incapacité, l’argent et le pouvoir n’ont fait que passer de poches en poches. La passion de la trahison comme force politique n’a jamais été autant d’actualité. La soirée du 7 mai n’était en effet rien d’autre que le théâtre des girouettes où chacun retourne sa veste à grands battements d’ailes et tord le cou de sa famille politique pour mieux se courber devant le vainqueur. De droite comme de gauche, certains ont préféré la trahison qui avilit à la fidélité qui appauvrit ; en l’espace de quelques heures, ils nous ont prouvé que l’ivresse du pouvoir et l’ébriété de l’argent valaient bien tous les dévouements du monde. Si l’Arioste avait eu une visée politique, nul doute que Polinesse y aurait tout autant trouver son compte. N’est-ce pas là en effet que l’on peut y lire : « Et ils étaient vraiment et ils auraient été dignes toujours de louange comme d’honneur, s’ils ne s’étaient pas tellement offerts en proie à ce désir que nous avons nommé amour ; (…) et tout ce que jamais ils avaient fait de bon demeura aussitôt enlaidi et souillé. »  Remplacez amour par pouvoir, remplacez le par argent. Vous avez là le tableau parfait de la manière dont les politiciens s’abreuvent au détriment de la Politique. Et si nous aurions tort de cracher sur notre démocratie et nos droits, nous aurions tort de ne pas reconnaître que notre République emprunte bien trop souvent les manières de sa mère la Monarchie pour exceller : « Il faut que tout change pour que rien ne change » aurait répondu Lampedusa et, sur ce point-là, il parait évident que les choses ne sont pas prêtes de changer. Voilà donc pour le tableau des mœurs politiques.

Mais qu’en est-il de la Politique en elle-même ? De la Politique comme manière d’agir, ce celle qui, selon André Compte-Sponville, est la seule à pouvoir efficacement « combattre le malheur » à défaut de « faire le bonheur des hommes » ? Si cela ne tenait qu’aux mœurs de nos politiques, comment expliquer que l’engagement se soit mis à régresser à l’aube du 21ème siècle seulement ? Il y a deux ans, un sondage du CEDIPOV montrait que 85% des Français estiment que les élus ne pensent pas comme eux. Aujourd’hui, moins de 8% des Français sont syndiqués, et seulement 600 000 d’entre nous sont encartés à un parti, soit le même chiffre que les seuls partisans du Parti Communiste dans les années 1970.

Depuis quelques années que certains prédisaient le démantèlement des idéologies, les mêmes s’écrient aujourd’hui que les partis sont morts. Enterrés par les élections de 2017 qui écartèrent les revendications des élus traditionnels, il semblerait que ceux-ci n’aient pas su s’adapter aux bouleversements du siècle naissant. Alors que les mœurs politiques s’en donnaient de plus belle, la Politique, dépassée par ces afflux de modernité auxquels ses élus ne prêtaient pas attention, s’est mise à chanceler sur ses fondations archaïques. De la mondialisation tourmentant jusqu’aux politiques locales à l’essor des réseaux sociaux comme diffuseur principal d’opinion, en passant par l’effervescence des médias multipliant les images, parfois les dévoyant, parfois les révélant, il était fort à penser que nos manières devaient en prendre compte. Dans un siècle où le marché s’étend à travers le monde à étouffer toute opposition, où ses fluctuations font la pluie et le beau temps au-delà des Etats, la Politique est-elle encore possible ?

La première chose sur laquelle se pencher est cette inquiétude ambiante sur la fin des partis en tant que rassemblement idéologiques. Alors que ceux-ci excellaient auparavant à représenter des modèles de société clairement différents, les lignes politico-économiques sur lesquelles ils tendent à se rallier ne sont plus que superficielles, et il n’y a plus guère que les sujets de société pour leur permettre de se différencier d’un adversaire plus ou moins libéral. Auparavant intermédiaires entre une partie de la population et l’Etat jacobin, forces d’opposition ou forces de pouvoir, ils semblent aujourd’hui n’apparaître que comme des myriades d’oligarchies se reproduisant entre elles, idéologiquement faibles, désertés de signification comme de forces vives, et qui font davantage penser à des écuries où l’on dresse les poulains de la future technocratie qu’à des cœurs de réflexion centrés sur le citoyen. A l’heure du néo-libéralisme où les aspirations collectives se voient piétinées au profit des individualismes et où les intérêts à l’échelle européenne, voire mondiale, dépassent les intérêts étatiques, fallait-il s’étonner de la déliquescence des idéologies ? Si les partis n’ont plus de quoi alimenter leurs lignes directrices, cela est également dû au repli de chacun sur ses propres aspirations là où l’intérêt commun peut porter préjudice, ou tout simplement ennuyer.

La fin des partis signifie-t-elle la fin de la politique ? Sont-ils encore à ce point essentiels aux luttes actuelles ?  Dans sa Note sur la Suppression des Partis Politiques en 1940 Simone Weil présente ceux-ci comme «une machine à fabriquer de la passion collective » aspirant uniquement à être totalitaire à moins que « ceux qui l’entourent ne le soient pas moins que lui. » La suppression des partis politiques serait selon elle le moyen de mettre fin à la lèpre politique qui ronge notre démocratie en ce que les partis, quels qu’ils soient, ne répondent pas à cet idéal démocratique. Rejetant la passion collective au profit de la volonté et mettant sur un piédestal la survie de la vie publique, Simon Weil pointe du doigt un problème qui a qu’éclaté en 2017 : celui du réel aspect de nos partis à l’heure où les mêmes visages ne font que s’alterner, où les primaires sont vivement décriées, et où l’opposition est violente par principe plutôt que par sensibilité. Aussi déroutante soit la note de l’auteure cependant, il faut bien se demander si la conclusion n’est pas trop radicale. Alors que le totalitarisme atteignait son pinacle, fallait-il viser le concept même des partis ou le parti unique ? Un Etat sans parti ne rejoindrait-il pas finalement l’idée d’un Etat où un Parti Unique vise à transcender la société ? Ne serions-nous pas à nouveau dans un monde où la politique serait partout à force de n’être nulle part ? Le « rien » comme opposition à « l’unique » n’est-il pas finalement tout aussi englobant, et donc tout aussi despotique, que la possibilité des oppositions ? L’idée est à méditer.

Simone Weil estime en 1940 que la suppression des partis politiques est nécessaire pour une identité collective.

Puis au-delà de cet aspect central, il convient de se demander si nos partis tels que nous les connaissons peuvent rester identiques dans une ère globalisée. A ce sujet, la question posée par Ulrich Beck dans Pouvoir et Contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation est on ne peut plus intéressante à étudier : la finance mondialisée, les problèmes climatiques, l’égalisation des ressources, ces notions doivent-elles amener la naissance de partis qui dépasseraient les frontières étatiques ?

Fin des partis ou non, il parait essentiel de refonder aujourd’hui une identité collective. En criant à la fin des idéologies, certains omettent le danger d’une politique dénuée de principes fondamentaux, de principes collectifs sans lesquels la vie en société est menacée. Se repencher sur un avenir commun ne signifie pas abandonner chacun au profit de tous. Il est cependant nécessaire de se rappeler que l’individu peut vivre avec ses différences, avec ses droits, sans que l’insertion sociale ne soit remise en cause. Et même ; cela va de pair. De la même façon, seul le retour aux fondamentaux de la société où tous malgré leurs spécificités se sentent unis par une même force est un barrage fondamental contre le communautarisme. Aujourd’hui, notre société effritée est une toile désuète aux fils épars. Il est temps de tous les réassembler. Alertés par cette harangue qui donne les partis pour passéistes, la période de post-élections a assisté à une multiplication de mouvements divers, de droite comme de gauche, désireux de recréer une idéologie sur celle perdue et de rassembler des fidèles qui ont depuis longtemps déserté. Nés dans la panique face à une politique chaotique, il revient à prendre garde de ne pas trop s’égarer : si les intentions de ces nouveaux idéologues, pleines d’espoir et de noblesse, n’ont pas pour autre visée que de faire renaître nos anciennes amours démocratiques, cet éparpillement d’idées se fera également au détriment d’un rassemblement.

« L’art politique réalisant le plus magnifique et le plus excellent de tous les tissus, en enveloppe, dans chaque Cité, tout le peuple, esclaves ou hommes libres, les serre ensemble dans sa trame et, assurant à la Cité tout le bonheur dont elle peut jouir, commande et dirige. » – Platon

La politique peut-elle disparaître ? La chute des partis devant une nouvelle forme d’action est-elle imminente ? Quoi qu’il advienne, il est essentiel que tous, citoyens, artistes, et hommes de pouvoir, prennent le temps de revenir aux fondations de notre système pour préparer le monde de demain avant que celui-ci ne nous dépasse davantage. Elections présidentielles terminées, cérémonies achevées ; citoyens du monde, oubliez le show-biz : il est temps de faire de la politique.


Pour aller plus loin : 

Billets

La démocratie bafouée, ou du courage en politique

« Tant qu’il y aura des dictatures, je n’aurai pas le cœur à critiquer une démocratie. » – Jean Rostand

Et pourtant, à l’heure où l’on s’en va dépouiller, aurions-nous tort de nous plaindre de l’état de la nôtre ? Demain, la démocratie française s’éveillera avec la gueule de bois. Depuis des semaines qu’elle se voit tirée de tous les côtés, maltraitée, chamboulée, caressée, apaisée, puis reprise au sein de discours antagonistes, retournée, battue, violée, violentée, arrachée, blessée et laissée pour compte, le peuple français aurait de quoi se morfondre. En France aujourd’hui, la démocratie n’aura jamais autant souffert qu’au cours de ces deux dernières semaines. Entre rejet des candidats puis du candidat, refus du bulletin et de l’urne, refus du choix, du doute, de l’opinion, la migraine politique semble frôler ses limites.

La question qui sévit le plus et qui, depuis des semaines, parait existentielle, est celle qui concerne le choix du candidat ou celui de l’abime : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, vote blanc ou abstention, la guerre pour un consensus s’est avérée vaine, et pour cause : comment parvenir à un modus vivendi lors d’élections aussi désabusées ? Comment s’accorder à choisir entre deux candidats qui, à eux deux, ne représentent pas même 50% de la population ? Comment s’accorder à voter blanc ou ne pas voter quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir ? Et, de la même façon, comment s’accorder à voter contre lorsque le candidat potentiellement sortant ne fera que perpétuer le système que nous subissons depuis tant d’années ?

Le seul point sur lequel nous pourrions tous convenir aujourd’hui est que nulle élection ne fut aussi pitoyablement folklorique que celle de 2017. Après un premier tour confus où les médias et les sondages se rendirent aux urnes bien avant les citoyens, face à des candidats aux programmes clivants lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement extrêmes, et où le vote utile l’emporta sur le vote du cœur, il fallut encore subir les déroutes de deux candidats s’invectivant publiquement au risque d’oublier qu’ils étaient, somme toute, un peu là par hasard. Le débat de mercredi soir, qui se rapprochait davantage d’une guerre puérile comme on en voit dans les cours de récréation qu’à une discussion fructueuse entre deux candidats politiquement mûrs, avait de quoi écœurer tout un chacun. Entre un candidat perdu qui ne parvient pas à s’imposer et son homologue au féminin s’animalisant dans des propos injurieux, les quelques heures de débat télévisé ont suffi à clore l’humiliation que la France subit à l’international depuis des mois.

Plus que tout, la campagne d’entre deux tours a été placée sous le signe de la culpabilisation mutuelle, où chacun se légitime à s’approprier la bien-pensance dans l’objectif de décrédibiliser l’autre. Du vote Macron pour éviter la sortie Le Pen au vote blanc par conviction politique, tout argument était bon pour diviser davantage un pays déjà confondu. Cette année, la France ne se divisera pas pour, elle se sera divisée contre : antagoniste jusqu’au bout, par tout et pour tout, merveilleuse manière de rallumer une démocratie depuis longtemps éteinte.

Se pose alors la question du courage politique. En 2017 en France, le courage politique est-il encore possible ? Ne sommes-nous pas tous atteints par le défaitisme politique, la lâcheté démocratique, l’abandon citoyen ? Au fond, n’est-ce pas le contexte politique qui étouffe le courage sous des imbrications douteuses ? Face aux loups déchaînés qui se dévorent, faut-il en sauver un des deux pour punir l’autre au risque de se faire dévorer à son tour, ou bien fuir en sachant que l’un d’eux finira par vous poursuivre ?

Voter Emmanuel Macron était l’unique moyen de faire barrage au Front National. Devant l’avenir d’une France divisée sur tous les plans, un horizon volontairement flou offert par un parti aux racines pétainistes, où la haine de l’autre l’emporte et où les promesses économiques effraient, le vote Macron était peut-être protecteur. Il avait du moins le mérite de retarder la dangereuse crise nationale qui s’annonce et d’éviter l’entrée dans une nouvelle dimension politique et sociétale. Si la France lepeniste est la même que celle que nous présage François Durpaire dans sa trilogie La Présidente, alors cette France-là est évidemment à éviter.

Pour autant, le vote Macron n’était rien d’autre qu’un vote utile destiné à lutter contre le pire. Comme l’écrivait Raymond Aron : « le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable. »  Or, plutôt que le préférable, Emmanuel Macron est aujourd’hui le choix du « moins détestable. » Celui qui ne fera que retarder la bombe Le Pen pour 2022, préféré par 23% des Français, devrait donc avoir la légitimité de gouverner au nom de tout un pays en perpétuant le système dont l’extrême droite se nourrit. Emmanuel Macron n’est rien d’autre que la continuité des politiques libérales qui nous détruisent à petit feu ; son nom rime avec « Rothschild », « capitalisme », « finance mon amour », « El Khomri », et « paupérisation ». Voter utile cette année signifiait fertiliser le terreau qui engrosse le Front National. Aujourd’hui, ceux qui manifestaient il y a quelques mois contre la loi Travail se retrouveront à déposer dans l’urne le nom qu’ils avaient tant vilipendé. Cherchez l’erreur.

Le vote blanc était-il synonyme de courage politique cette année ? A défaut d’entrouvrir la porte au Front National, n’avait-il pas le mérite de suivre les convictions de l’électeur déposant sa complainte dans l’urne ? « Il est préférable de voter pour ce que vous voulez et non pas voter pour ce que vous ne voulez pas » écrivait Eugène Debs. La France courageuse en 2017 aurait-elle dû être une France immaculée ? D’aucuns prétendront que le vote blanc est celui de la lâcheté, de celui qui s’enfuit face à son devoir d’écraser le pire ; et au fond, cet argument n’est peut-être pas tout à fait erroné.

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Face à ce tableau constant, il semblerait que bouder les urnes soit finalement plus crédible. Entre la terreur et son retardement au profit d’une politique creuse, il est vrai que l’abstention est source de tentation. Une idée qui se renforce suite au débat de cette semaine où la France toute entière, devant sa télévision, n’a fait que subir coup après coup l’admission que les deux candidats préféraient s’invectiver plutôt que de parler de la France. A ce rythme-là, sans doute, il fut utile de se demander si l’un valait mieux que l’autre qu’on glisse son nom dans l’urne, si « Hollande Junior » et « l’héritière indigne » avaient une réelle légitimité à nous pousser jusqu’à l’isoloir quelques jours plus tard. Le dialogue de sourd qui eut lieu mercredi soir n’était que l’humiliation ultime d’un pays qui ne sait plus se gouverner. Il n’a fait que révéler les failles de plus en plus profondes d’une démocratie que l’on meurtrit, des aspirations sociales que l’on écrase, et surtout, du sort populaire que l’on méprise. Car il n’était question de rien d’autre que d’ego ce soir-là. Des selfies de Whirlpool au Grand Soir, entendons-nous, le nouveau Président de la république ne sera pas le vainqueur, mais le rescapé de cette politique qui se noie et se meurt. Quant à la France, quant aux électeurs, quant à ceux qui devraient être au centre des attentions, elle est seulement manipulée dans le discours et elle sera victime ; elle perdra dans les deux camps. Au fond, la France est perdante depuis le premier tour des primaires.

Voilà où nous en sommes, à quelques heures des délibérations. Aujourd’hui, chaque électeur a eu tort, ou peut-être avions-nous raison. De celui qui trahit ses convictions par peur du pire et celui qui les poursuivit au risque du pire, le courage s’évanouit à travers les failles de notre démocratie. 2017 sera définitivement l’année de la lâcheté politique.

« Les élections sont aristocratique et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les « aristoï », au lieu du gouvernement par le peuple tout entier. » – Aristote (Politique, IV, 1300b4-5)

Quel que soit le résultat annoncé dans quelques heures, il est temps de se souvenir que la démocratie ne doit plus se cantonner aux urnes. D’ailleurs, il suffit de revenir à certains fondamentaux pour se rappeler que l’urne aurait de quoi être remise en question lorsqu’il s’agit de démocratie : « aristocratiques » selon Aristote, « monarchique » selon Samuel Williams, nous ne serions pas les premiers à remettre en cause un système douteux. Lorsqu’une élections ne sert plus qu’à choisir « le moins détestable » des oligarques à défaut d’aller dans le sens du peuple, la démocratie n’est plus qu’une façade et les élections ce que Coluche appelait un « piège à con » avant d’argumenter : « Quand je vois un mec qui n’a pas de quoi bouffer aller voter, ça me fait penser à un crocodile qui se présente dans une maroquinerie. » Nul besoin d’être aussi poétique qu’Aristote pour être la voix de la raison.

De fait, la question n’est plus de savoir s’il faut voter blanc, Emmanuel Macron, Front National, ou même s’abstenir. Dans tous les cas, la démocratie est à reconstruire. Il ne s’agit plus de se fixer aux élections de dimanche, aux cinq ans à venir, ni même de se rassurer en se projetant en 2022 – projection qui, d’ailleurs, n’est pas plus enthousiasmante. Il s’agit plutôt de se remettre au travail pour (re) conquérir une démocratie balbutiante, la refaire depuis ses fondations les plus profondes. A partir du moment où le vote est protestataire, la démocratie n’est déjà plus entière.

« Mal nommer les choses, c’est rajouter au malheur du monde. » Nommer démocratie ce qui se joue sous nos yeux depuis des mois ne serait-il par un leurre ?  La démocratie ne doit plus se réduire à un fonctionnement quelconque des institutions politiques et, dans ce cas, ne peut plus se cantonner à une carte à jouer tous les cinq ans pour décider qui est « le moins détestable de tous » ou, plus précisément, pour abattre « le plus détestable » de deux pâles concurrents. Manque de représentativité réelle à l’Assemblée Nationale, scrutin majoritaire à deux tours qui valorise les grands partis ou les derniers oligarques, médias qui sélectionnent l’information et le président avant l’heure ; force est de constater que nous sommes loins d’exceller dans la matière. Lorsque la presse se retrouve dans le lit du pouvoir, la démocratie trompée se meurt. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un terme vague que l’on harangue à tour de bras dans l’espoir de galvaniser les masses. Après avoir été un objectif populaire à tendance onirique, elle devient l’arme asservie d’une oligarchie qui la brandit pour mieux la piétiner ensuite. Telle les âmes solitaires baudelairiennes se fondant dans l’ombre, la démocratie rase les murs, tête basse et yeux vagues ; sans doute rêve-t-elle encore à cette époque où les fers pour elle s’entrechoquaient et où son nom sur toutes les lèvres était un élixir.

« Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira. » – Alexis de Tocqueville

La démocratie ne se fera jamais par les urnes ; c’est dans la rue qu’elle est née et c’est dans la rue qu’elle continuera d’exister. La révolution islandaise de 2012, bien qu’avortée et volontairement dissimulée par les médias à l’international, ne peut que témoigner d’un peuple prêt à reprendre le pouvoir pour son bien et non pour celui de la finance. A l’heure où notre démocratie est rouillée et verrouillée, il n’y a d’autre solution à faire que de bouleverser la société pour la remettre sur les rails.

Il est temps que nous décidions, sans eux, au-delà de leurs prérogatives mensongères et dramatiques, dans quel monde nous voulons vivre, quelle démocratie nous voulons bâtir, quelles aspirations seront les nôtres.  A ceux qui culpabilisent tout un chacun sur principe du vote utile, à ceux qui s’abstiennent ou qui votent blanc pour ne pas trahir leurs convictions, à ceux qui voteront Emmanuel Macron pour éviter le vote Le Pen, et à ceux qui voteront Marine Le Pen pour éviter le capitalisme macronien, votre apport démocratique ne doit pas s’arrêter ce soir à l’annonce des résultats. La démocratie est une passion sans fin et aujourd’hui, elle est encore à conquérir. Le courage politique ne se limite pas non plus à un vote. Les deux marchent main dans la main ; ou souffrent l’un contre l’autre à l’heure où je l’écris. Si la démocratie est encore le pouvoir du peuple par le peuple, alors il est temps de mettre cette formule en œuvre. Il n’y a qu’en montrant qui est au pouvoir que nous ébranlerons un système verrouillé qui ne nous convient plus, des dirigeants corrompus qui nous font aller aux urnes à reculons et des médias serviles qui votent bien avant nous. Dimanche, votez qui vous voulez, ou bien ne votez pas. Aujourd’hui aux urnes, demain dans la rue.

Demain, tout est à refaire.

Interviews

Adeline Fleury, Femme Absolument

« ô femme ! ô femme ! Tu es un abime, un mystère et celui qui croit te connaître est trois fois insensé. » – Colette 

Ecrire sur la femme, sans retenue et sans censure, écrire la femme dans toute son intimité et toute son authenticité ; écrire le féminisme mêlé à la féminité, c’est le défi que s’est fixé Adeline Fleury dans son nouvel essai. Entre romans, comme Rien que des mots, et essais, comme le Petit éloge de la jouissance féminine, l’auteure touche à tout et se refuse des limites.

Femme Absolument est un livre intense, sans pudeur. Du bout de la plume, Adeline Fleury fait s’écrouler les frontières de la femme pour la laisser à voir, à elle et aux autres, de tous les sexes, de toutes les générations, dans toute sa liberté. Une liberté qu’elle ose exprimer : féminité et féminisme, corps, sexe, passion, fantasmes, sans retenue et avec une sincérité bouleversante. Elle met à nue sa vie de femme, hors artifices au –delà des principes moraux et calomnies véhiculées par notre société. Dans un monde où l’on zappe, où la femme est soit objet soit cruelle, Adeline Fleury s’impose tout simplement comme femme, et d’ailleurs « c’est bien suffisant. » Une femme qui aime les robes, le vernis flashy et les chemises d’homme ou encore trinquer des bières devant un match de foot. Humaine avant tout, elle raconte sa vie de femme pour mieux la faire comprendre. Plus précisément, elle raconte ce monde où encadrer la liberté féminine est plus rassurant que de l’assumer complètement, où il suffit de porter un short pour que vous soyez une allumeuse et que vous subissiez les insultes des uns ou des autres. Oui, l’on peut être féministe et aimer être femme en toute féminité ; c’est là le message qu’elle tend à faire passer. Dans son âme, dans son corps et dans son cœur, elle est une femme et elle ose le dire.

Le livre déroule la vie féminine de l’auteure : de son enfance pleine de questionnements à sa maturité libératrice, Adeline Fleury se raconte dans les moindres détails ; naissance de l’intimité, désir, viol, rupture du désir, amour, recherche de soi, elle pose les mots justes sur tous les passages de sa vie qui, au fond, sont aussi ceux de toute une femme. L’idée de l’essai a germé il y a environ un an où, alors que le corps de la femme se retrouvait au cœur des polémiques, il se murmurait que le retour sur certains droits, notamment l’IVG, pourrait être évoqué. Absolument Femme, c’est l’histoire d’une note d’intention, écrite un soir, finalement devenu un livre personnel et étoffé : « c’était une écriture tripale, explique Adeline Fleury, d’autant plus que le matériau principal n’était rien d’autre que ma vie, même si je me sers de références pour mieux la mettre en lumière. » Ainsi, tout le livre est écrit à la première personne, plongeant directement le lecteur dans cette existence amoureuse de femme féministe, féminine et libre avant tout, qui aime les hommes et n’hésite pas à s’affirmer dans son intégralité. Pourtant, l’intimité peut-être douloureuses; en témoigne la scène où, encore adolescente, la jeune femme perd sa virginité par un viol. Un moment qui la fera rompre de longues années avec le désir amoureux, qui, trop jeune, la plongera dans « le règne du dégout et de la méfiance, de la gravité, de l’âge adulte, de manière prématurée. » Ce moment, elle dit le décrire autant pour elle que pour les autres ; d’une part pour montrer où se situe le consentement, mais aussi pour prouver que ce qu’elle a longtemps appelé « une première fois forcée » n’était rien de moins qu’un viol, quand bien même l’acte venait d’un être proche. « Il était important que j’évoque ce sujet, même intime. C’est un événement qui m’a été aussi destructeur que constructeur, en quelques sortes. (..) Toute ma construction de femme vient de là.»  La douleur de sa féminité, c’est aussi sa grossesse. Parce qu’Adeline Fleury ose le dire : ce n’est pas parce qu’on aime à la présenter comme une phase sublime de la vie de la femme que l’auteure l’a ressenti comme tel. « Il y a d’abord le regard qu’on porte sur soi, comme une maladie, dit- elle. C’est dur de donner la vie, c’est même violent. » Loin des clichés culpabilisants véhiculés dans les magazines féminins ou de l’exemple de Rachida Dati clamant qu’elle n’a aucun mal à reprendre le travail seulement deux semaines après son accouchement, Adeline Fleury évoque la souffrance de la femme enceinte et de celle qui vient d’être mère, entre un amour profond surgissant et un mal être profond provenant de ce corps déchiré qui a encore souffert. Femme Absolument, c’est aussi l’histoire de son corps ; « une histoire de corps que l’on cache, expose, dissimule, caresse, frappe, griffe, accepte, renie, dénie, malmène, aime, mal aime. »

L’attrait novateur de l’essai est avant tout la redéfinition d’un féminisme plus moderne, évolué, celui d’une femme qui s’assume. « Le féminisme ne doit pas être une religion ou un dogme ; c’est une vision du monde, mais qui ne doit pas être contraignante. » Telle est la vision du féminisme par l’auteure ; un féminisme incluant et non pas excluant, où l’homme est un allié plutôt qu’un ennemi à abattre et où la notion de séduction a toute sa place. Pas besoin d’être militante pour être femme et féministe. Etre féministe ne suppose pas d’avoir à rejeter sa féminité. Adeline Fleury construit l’image de la femme déculpabilisée, de la féministe qui ne s’interdit pas d’être femme et rejette tous les on-dit ; « comme si être sexy était une façon de trahir le féminisme. »

L’ouvrage d’Adeline Fleury est un livre qui se lit un crayon à la main ; non seulement pour la beauté des mots et de la délicatesse des phrases, mais aussi pour l’ensemble des références qui s’immiscent dans son récit intime. Virginie Despentes, Judith Butler, Camille Froidevaux-Metterie, ou encore Ovidie font partie de cette fresque de femmes rencontrées tout au long de ces pages. Mais celle qui revient plus que toute autre, qui l’a guidée dans la construction de son livre, reste évidemment Simone de Beauvoir. « Même si elle a une certaine désillusion de la situation de la femme, j’aime son côté de femme de tête, de cran. C’était une audacieuse qui n’hésitait pas à mettre ses idées et ses actes en adéquation. » Alors que dans le Deuxième Sexe, la philosophe pointait le côté négatif de chaque âge de la femme, Adeline Fleury leur offre un côté plus lumineux. Une Simone de Beauvoir inversée, en quelque sorte.

Au-delà de son statut de femme, l’auteure explore aussi notre époque où les mœurs évoluent et où la condition féminine oscille, progresse, recule, transgresse, hésite parfois puis s’insurge. Loin de ses jeunes années où la sexualité était réellement taboue, elle décrit une société « sexuellement démonstrative » où « l’orgasme comme injonction s’affiche partout. Je « jouis » dans les journaux, je « jouis » dans la pub, je « jouis » au cinéma. » Paradoxalement, écrit-elle dans son livre, alors que notre société étale femmes nues et libération sexuelle à tous les coins de rue, il semblerait que le sujet, dans la vie intime en tout cas, soit volontairement préservé. L’évolution de la société se voit aussi au travers des adolescents : l’accès aux réseaux sociaux ou aux livres érotiques que l’on s’interdisait quelques années plus tôt, leur offre une version de la sexualité bien différente de celle connue par sa génération. A travers ses lignes, Adeline Fleury s’interroge sur cette génération de lolitas qui n’hésitent pas à dévoiler leur corps sur internet, à zapper sur youporn, sans pour autant que l’âge de leur première fois n’évolue. Puis, notre époque est aussi celle du « mythe de la femme seule », cette « célibatante » qui effraie, qu’on jalouse aussi, et qui ose s’affirmer comme femme seule. Parce qu’« on ne refait pas sa vie ; on la poursuit », l’auteure ne vit pas le célibat comme une tare, comme un poids. Au contraire, sa situation lui a permis de découvrir la solidarité entre mère célibataires et à vivre ses premières vraies amitiés féminines. Enfin, notre époque bouleverse les codes de la séduction. Alors que les hommes hésitent jusque dans les rapports intimes, ne sachant plus comment se comporter sans passer pour un « macho », la femme gagne de l’audace et prend même l’initiative d’aborder les hommes dans la rue. C’est d’ailleurs avec un sourire charmé, un peu envieux, que l’on lit cette scène aussi belle que fugace où l’auteure s’enhardit à complimenter un homme rencontré dans le métro. Moment hors du temps, temporellement insignifiant et pourtant profondément touchant, il montre la libération de la parole féminine, celle qui n’est plus seulement la séduite mais aussi la séductrice. « Ça n’a peut-être abouti sur rien, mais c’était un moment poétique. » En effet, en quoi aborder un homme tiendrait-il du scandale ? Même si, comme l’écrit joliment l’auteure « nous sommes toutes des scandaleuses. » En chaque femme, même timide en apparence, subsistent audace, richesse, et originalité, qui les délivrent dans leur vie intime. Toutes, même Simone de Beauvoir, nue devant sa baignoire, immortalisée par l’œil espiègle de la caméra d’Art Shay. Une photo qui avait hérissé le collectif des Chiennes de garde voyant là l’humiliation de la « papesse du féminisme ». Et pourtant, dit Adeline Fleury « voilà la preuve qu’être féministe ne nous empêche pas d’être féminine. » D’ailleurs, Simone de Beauvoir n’écrivait-elle pas elle-même que « renoncer à sa féminité, c’est renoncer à une part de son humanité » ?

La fameuse photo de Simone de Beauvoir par Art Shay

L’une des figures primordiales du livre n’est pas une femme ; et pourtant, la littérature comme la vie d’Adeline Fleury tournent en grande partie autour de lui ; il s’agit de son fils. A travers sa propre histoire, l’auteure nous fait rencontrer cet enfant qui pose des questions sans cesse, lui demande comment sa mère a su « qu’elle était une fille », s’indigne devant les revendications de la Manif Pour Tous, s’interroge sur l’IVG et, dit-elle « connait autant la masculinité de sa mère que la féminité de son père. »  Un enfant auquel elle apprend chaque jour la tolérance à travers son discours de femme libre et qui, certainement, « sera respectueux des femmes.

« J’aime être femme avec tout ce que cela comporte de force et de fragilité, d’audace et de prise de risque, j’aime être femme avec tout ce que cela comporte de remises en question, d’échecs, de doutes, d’avancées. »  Cette phrase à elle seule pourrait suffire à résumer le livre tout entier. Du bout de sa plume, c’est un fracas qui s’opère pour qui ouvrira ses pages. Chaque ligne oblige le lecteur à prendre conscience de ce qu’est la femme dans toute son intimité, à la déculpabiliser, à l’autoriser, et même à la pousser à Etre. Etre Femme quoi qu’il arrive, être humaine aussi et avant tout, « pas Wonder woman, mais une femme avec ses failles, absolue pourtant » telle est la matrice qui s’impose. Adeline Fleury ose. Au-delà des on dit, des codes de la société où la libération intime de la femme fait pousser des hauts cris. Elle a osé prouver que l’on pouvait exister en tant que femme, dans tous les sens du terme. Sa pensée de vie ? « Devenir femme. Avancer dans l’existence. S’imposer dans le monde du travail. Réfléchir à sa condition. Être à l’écoute de ses sens. Fonder une famille – ou pas. Inventer son propre féminisme. S’engager. Conquérir le monde. Être heureuse. Déprimer. Vieillir. Se réinventer. Et aussi : écrire. »

Actu

La peste ou le choléra

« Laissons le choix au Hasard, cet homme de paille de Dieu » – Marguerite Yourcenar

Hier soir, Rastignac était en tête à tête avec Falcoche. Jeune arriviste aimé des femmes mûres et goûtant pouvoir et argent comme d’un élixir olympien, il se retrouvait confronté à cette effigie caricaturale de l’opiniâtreté gratuite et de la haine injustifiée. L’un avait su séduire par son regard encore naïf de jeune coq politique, l’autre était parvenue à plaire par son caractère bien trempé et son patriotisme confortant. Le premier était sûr de lui, arrogant –beaucoup- blanc -un peu- ; la deuxième ébahissait par l’assurance vindicative secouant ce corps de femme et qui, plutôt que de la viriliser, suffisait à la déshumaniser. Femme ou homme providentiels, leur principale qualité était la médiocrité des autres. La rencontre était étrange. Prévisible et inattendue à la fois. Décevante aussi ; un peu comme un rendez-vous raté d’où l’on ressort éreinté sans trop savoir quoi en penser.

Un séisme politique. Les résultats du premier tour n’en étaient qu’à leur estimation que déjà les médias nationaux ressortaient leurs plus belles tournures : séismes, tsunamis, ouragans ; il aurait fallu croire que les résultats d’hier témoignaient d’un sursaut virulent, et il s’en est fallu de peu que l’on parle de révolution. Il serait évidemment faux de réfuter que les résultats d’hier ne constituent pas une nouvelle page de la vie politique française. L’absence des partis traditionnels au second tour, l’essor des partis-sanction, l’ascension inattendue d’Emmanuel Macron, tous ces éléments constituent bien une raison de penser que la Cinquième République est de plus en plus tangible. Mais en réalité, les résultats annoncés hier au soir sont loin d’avoir suscité de tels bouleversements. D’abord, parce que contrairement à l’émotion palpitante de 2002, la présence du Front National au second tour était plus qu’envisageable, et que l’effroi ressenti alors quinze ans plus tôt s’est transformé aujourd’hui en une froide amertume. Le défaitisme a pris le pas sur la passion de la révolte. Ensuite, parce qu’à force d’avoir prédit le pire comme le mieux, les noms annoncés avaient une résonnance de défaite générale. Ni de grande manifestation, ni de grande ferveur ; la France semble avoir atteint le point mort de sa sensibilité politique ; le voilà à présent aussi lisse qu’un parfait ectoplasme. Où est le séisme politique dont on nous parle tant ? Loin de là les barricades et les cris de joie, les révoltes comme les exaltations, la ferveur des rues comme les effrois virulents ; tel le rivage des Syrtes, la France toute entière est un horizon pâle et vide où une ombre remue parfois avant de s’évanouir aussitôt. Entre le discours du vent et le discours extrémisme, les propositions hasardeuses et les promesses pleines de hargne, l’enfant chéri du système et la femme choyée d’un conservatisme hargneux, nul ne peut prétendre savoir ce que sera la France de demain.

Les sondages cette année auraient donc été efficaces ; à moins qu’ils n’aient fait qu’inspirer les derniers indécis. Dans tous les cas, ils sont les véritables vainqueurs de cette élection barbotante.

En réalité, ces résultats distillés, effigie d’une France éclatée que tout semble diviser, finit de prouver l’échec des campagnes dans leur ensemble. Optimiste précoce, Benoit Hamon avait tôt fait de laisser flotter sa campagne entre les mains fallacieuses du destin. Grisé par une victoire écrasante aux primaires du Parti Socialiste, l’Elysée lui semblait beaucoup trop proche. Mal lui en a pris ; le score ridicule marqué par le candidat ex-frondeur est le résultat d’une cécité politique. Comme si cette déception ne leur suffisait pas, voilà les électeurs socialistes attaqués de toutes parts par leurs homologues radicaux. Scandalisés, l’on se calfeutre dans le giron de Jean-Luc Mélenchon pour dénoncer ces traitres qui, en refusant d’offrir leur voix à leur candidat, ont signé la défaite de la gauche. Soyons réalistes : l’absence de l’aile gauche au Second Tour n’est pas (exclusivement) due à la loyauté des hamonistes envers leurs convictions, ni même au caractère égocentrique de deux candidats refusant de s’unir en vue d’une victoire. Fragilisée par une pluralité qui n’en finit plus de s’étendre, la gauche ne doit sa défaite qu’à son éclatement évident. Parce que la gauche de Benoit Hamon n’avait plus rien de commun avec la gauche mélenchonniste, il est à parier qu’une alliance n’aurait pas davantage permis un score compétitif. A force de creuser sa propre tombe, la gauche toute entière finit par se démettre.

François Fillon quant à lui ne doit son éviction qu’à son obstination farouche face à une droite qui lui tournait le dos. Du Penelopegate à l’affaire des costumes en passant par des accusations diverses, le candidat de la droite traditionnelle a signé lui-même son arrêt de mort à force de rejets et de mépris politiques. Difficile de prétendre que la justice prendra enfin conscience de son rôle éminent ; dans tous les cas, la crédibilité fillonesque a depuis longtemps déserté les camps des Républicains. Et il est à parier qu’un Juppé aurait eu de quoi dépasser les 19%

Même le Front National, malgré sa qualification au Second Tour, réalise un score moins élevé que celui auquel il s’attendait. Dans l’entourage de Marine Le Pen, la fête a déjà un arrière-goût de défaite. Difficile de mener une campagne remarquée lorsque celle-ci ne s’était pas arrêtée depuis 2012. Une campagne peu fructueuse donc, une candidate au débat globalement médiocre, des faux pas à répétition ; il serait faux d’assimiler cette victoire à une stratégie de campagne brillante.

Evidemment, le grand mystère de cette présidentielle restera l’ascension vertigineuse d’Emmanuel Macron, inconnu de l’opinion publique il y a trois ans encore et aujourd’hui à la tête d’une élection présidentielle. Cette hausse fulgurante, en quelques mois à peine, est une première dans l’Histoire de la Cinquième République. Que les macronistes cependant calment leurs ardeurs : l’option Macron ressemble en effet bien plus à un choix par défaut qu’à une adhésion pleine et entière.  Face aux candidats du « déjà-vu » et à la peur des extrêmes, le nouveau bulletin a pour beaucoup représenté « le moindre mal » de cette présidentielle. De plus en plus attachés au vote utile, nombreux sont ceux qui ont vu dans le candidat d’En Marche, plutôt qu’une incarnation de leurs valeurs, l’unique solution pour lutter contre les extrêmes. Il n’y a d’ailleurs guère qu’au QG en question que l’excitation est à son comble : la ferveur macroniste n’est qu’une illusion cachée sous le déguisement du vote utile. La victoire d’Emmanuel Macron n’est rien de plus que celle de l’incertitude.

L’une des leçons à tirer de ce résultat indécis du premier tour sera certainement le rejet d’une République qui commence à prendre de l’âge et la lassitude populaire généralisée face aux élites traditionnelles. Rien de tel que la désignation d’un bouc émissaire pour rassembler les troupes en vue d’une élection. A l’instar de François Hollande triomphant grâce à « mon ennemie la finance », le vainqueur de ces élections se sera appuyé sur « le système mon ennemi. » Et pour cause, 2017 restera la date historique où les partis traditionnels, de droite comme de gauche, auront quitté la course dès le premier tour. Jubilant à se considérer comme des « anti-systèmes », les candidats retenus pour le second tour ont su tirer profit des faux pas d’une élite rapiécée. L’un séduit par sa jeunesse que l’on voudrait novatrice ; il n’a jamais été élu, parle plutôt bien, pourrait être un vent de fraîcheur dans ce tableau politique immuable. L’autre a le verbe haut ; son franc parler choque autant qu’il plaît. En France en 2017 être contre tout n’a jamais été aussi efficace.

Les candidats du « hors-système ».  Voilà comment les deux candidats en lice se plaisent à se considérer. Parce qu’ils viennent brouiller les listes traditionnelles, parce que leur discours se veut novateur et leur structure politique différente, il faudrait comprendre que le paysage politique français serait bouleversé par l’élection de l’un d’entre eux. Il est essentiel cependant de se rappeler que l’un comme l’autre ne font que séduire les foules par des discours en apparence audacieux.

Il n’est plus temps de passer des heures à débattre sur le cas d’Emmanuel Macron ; nos plumes se lassent d’avoir à expliquer en quoi le candidat n’est rien d’autre que l’enfant fétiche du dit système. Diplômé de l’ENA, introduit dans les hautes sphères de la politique par Jacques Attali, banquier d’affaires chez Rotschild, avant d’entrer véritablement dans les rangs du gouvernement, Emmanuel Macron n’incarne rien d’autre qu’une continuité libérale dissimulée derrière un visage encore pubère mais dont le programme sans fond et la politique sans âme décevront dès les premiers mois. Il est peut-être bon cependant de revenir sur la dernière étude de l’ONG SumOfUs qui, après s’être penchée sur le cas des onze candidats à la présidentielles, finit par constater qu’Emmanuel Macron est le plus concerné par les conflits d’intérêts. La liste en effet est longue : banquier à Rotschild, il aurait travaillé sur des dossiers concernant des entreprises privées françaises et étrangères avant de profiter de son poste de ministre pour faire voter des lois en faveur des acteurs du privé. Le candidat hors-système sait également s’entourer de milliardaires bien connus : De Marc Simoncini (Meetic) à Alexandre Bompard (fnac-Darty) en passant par Frédéric Mazzella (Blablacar), le candidat choisit ses amitiés. Il suffit de se souvenir de l’affaire Mourad, obligé de démissionner à cause de ses liens avec les laboratoires pharmaceutiques Servier, pour avoir un aperçu des conflits d’intérêts macroniens. Quant aux conseillers d’En Marche, susceptibles d’entrer au gouvernement en cas d’élection, ils sont loins d’être inconnus : Audrey Bourroleau, conseillère en matière d’agriculture, n’est ainsi autre que la déléguée générale de Vin et Société, soit l’un des plus grands lobbys de l’alcool quand Didier Casas, conseiller des dossiers régaliens, est avant tout le Directeur général adjoint de Bouygues Télécom. Suite à cette liste encore brève des révélations de SumOfUs, nul doute qu’Emmanuel Macron fera sortir l’Elysée du système…

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Quant à Marine Le Pen, il y a fort longtemps que l’étiquette de l’anti-système se détache de son parti. Est-on encore anti-système lorsque l’on pose en robe de soirée pour le gala du New York Times ? Est-on encore anti-système lorsque les médias vous mangent dans la main et qu’ils vous sont vos plus fidèles alliés ? Est-on encore anti-système lorsque, après avoir crié au « tous pourris », le parti se retrouve lui-même embourbé dans des affaires financières à l’instar de ses concurrents ? Car à cette heure, Marine Le Pen a perdu la légitimité de reprocher à ses concurrents leur passion française pour les conflits d’intérêts. Alors que le parti Jeanne est toujours l’objet d’enquêtes, la candidate est elle-même visée par une enquête pour financement illégal. La Justice d’ailleurs, très peu pour elle. Elle est bien mieux chez les autres…

Etre hors système, ni de droite ni de gauche, éminemment au-dessus d’eux tous, passionnés par le peuple et méprisant tout le reste. Comme Ulysse tâchant d’échapper à Polyphème sous sa peau de mouton, les partis arrivistes essaient d’éviter la poigne populaire sous une peau bien trop lisse. Le fruit est bien lustré ; mais le vers s’endort déjà à l’intérieur.

Des deux candidats élus par défaut, reste à savoir lequel fera barrage à l’autre. Contre le Front National toute ? Méfiez-vous. A tous ceux qui estiment déjà la victoire d’Emmanuel Macron comme une évidence, n’oubliez pas qu’Hilary Clinton était donnée gagnante face à un Donald Trump effrayant. Si Benoît Hamon et François Fillon ont d’ores et déjà appelé à voter Emmanuel Macron, d’autres comme Jean Luc Mélenchon prendront certainement le risque de se taire. Il serait temps cependant de se souvenir que la politique n’est pas un jeu, et qu’à jouer avec le feu, l’on finit par se brûler. Le choix, certes, devra se faire entre la peste et le choléra. Entre un libéralisme qui s’ignore et une voix aux racines pétainistes, entre la finance et la haine, entre le néant ou bien l’excès, le choix sans doute risque d’être cornélien. Le premier est un opportuniste épatant : un pied à droite, un pied à gauche, il gigote sans cesse pour absorber toutes les voix. L’autre se nourrit du mal de son siècle : des attentats aux erreurs politiques, elle joue sur les peurs et absorbe chaque faux pas. A choisir cependant, peut-être vaut-il mieux un Président qui danse qu’une Présidente qui exècre.

Il y a quelques mois, le Canard Enchaîné titrait en vue des élections américaines : « la Femme, pas l’Infâme. » Des deux, je ne saurais nommer le plus infâme. Mais il me paraît essentiel d’éviter la femme.

 

 

Actu

Edito Combat Avril 2017 : L’Heure du Choix, ou De l’Indécision

 « En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal. »                 – Nicolas Machiavel

L’heure du choix est rarement un moment attendu ; l’isoloir est bien plus une chambre de torture qu’une salle d’exaltation. Recontextualisé, le choix est d’autant plus porteur de tensions : il suffit de regarder du côté de la Turquie, des Etats-Unis ou encore de la Russie pour se rendre compte que nos décisions actuelles auront à définir un avenir vague, si proche, et pourtant si lointain. Les résultats du dernier référendum en Turquie en sont les plus probants : un peuple qui se flagelle à coup de ses propres droits n’est plus que l’ombre d’une démocratie schizophrène, une démocratie qui cherche à se redresser en s’étranglant de sa seule main libre.

« Mal nommer les choses, écrivait Albert Camus, c’est rajouter à la misère du monde. » Puisqu’il faut nommer ces quelques mois de campagne présidentielle, qualifions-les sans efforts. Entre faux pas, chutes, rechutes, mensonges, calomnies, balbutiements, erreurs, rixes, mépris et intentions échouées, le bilan de cette campagne dans son ensemble ne peut être qualifié autrement que de pitoyable. A l’international, la France apparaît comme une scène de foire bon marché où pléthore de candidats s’affrontent à force de coups bas et de rictus dédaigneux. Alentours, les badauds rient, on acclame, on s’esclaffe ; puis les mois passent, la farce qui tourne en boucle lasse, l’on cherche où sont les candidats derrière ces costumes bigarrés que la politique affuble à quelques semaines du Grand Choix. Les rangs se vident ; ils sont, parait-il, plus de 30% à bouder la fin du spectacle. Certains n’ont même pas payé leur entrée. Encore une fois, il n’y a guère plus qu’à l’international que les présidentielles françaises amusent. En France, seuls les caricaturistes et la bonne volonté d’Anne Roumanoff parviennent à nous dérider un peu devant cette mauvaise comédie poussiéreuse. L’avenir a des allures vagues ; par ces premiers jours d’avril, les rayons néophytes aveuglent et empêchent de voir l’horizon embué.

Du début à la fin, du mois de novembre aux premières semaines d’avril, la campagne présidentielle ressemblait davantage à une chasse à courre qu’à une véritable course politique, à la différence près que les lièvres sont bien plus poussés par la ligne d’arrivée que par une meute déchaînée. Plus de meute d’ailleurs, il y a bien longtemps que les lièvres n’amusent plus. Dans cette portée de onze qui se bousculent pour gagner du galon, le quatuor de tête est le plus redoutable. Impressionnant dans sa persistance, François Fillon semble irraisonnable. Empêché par le poids de ses casseroles, il ne s’arrête jamais pourtant ; au contraire, il semble s’élancer davantage, les griffes acérées laissant des marques profondes sur ce sol maintes fois foulé. Non, François Fillon ne cèdera pas ; il salivera jusqu’à la fin, dusse-t-il y laisser des plumes et quelques kilos. Pas trop loin de lui, Marine le Pen s’élance avec davantage de hardiesse. C’est qu’elle a senti elle aussi que le temps commençait à tourner, et que quelques gouttes d’affaires insidieuses venaient mouiller une campagne jusque-là immaculée. La favorite des balles riposte alors avec ardeur, elle court, avec une hargne presque névrosée qui la porte au peloton de tête. Emmanuel Macron de son côté, était parti avec l’illusion du jeune apprenti ou du sportif non préparé qui s’élance d’un coup sans prendre la peine de s’échauffer. Le portail de l’Elysée était encore loin que le benjamin des candidats s’envolait jusqu’à des sphères célestes où son sourire espiègle embrassait les caméras dans la chambre de la République. Qu’il prenne garde cependant ; les plus grands entraîneurs savent qu’à partir trop vite, la ligne d’arrivée est douloureuse à atteindre. Atout de l’expérience sans doute, Jean-Luc Mélenchon avait saisi le conseil du bon sportif. Parti en douceur, un peu en retard comparé à ses adversaires, taclé de trotskyste instable par les uns et d’ennemi affable par les autres, le candidat avait su choisir son bon moment pour bondir d’un coup et se hisser du côté du podium.

Puis, derrière ce match des quatre prétendants virulents, l’on s’essouffle, ou bien l’on s’en va. Proche du podium quelques mois auparavant, Benoit Hamon a fini par se perdre en route. Lassé par une course trop longue, battu par ces volontés farouches qu’il avait sous-estimées, le candidat finit par penser qu’une promenade loin des meutes était envisageable et qu’il ne servait plus à rien d’accélérer un rythme déjà trop soutenu. Plus loin encore, trop loin peut-être, les derniers, honteusement qualifiés de « petits candidats » par les médias en vogue, traînent la patte ou font demi-tour. Asselineau, Poutou, Arthaud, Cheminade, Lassale ou Dupont-Aignan, ont depuis longtemps compris que la démocratie n’est pas la même pour tout le monde. A défaut d’être élu, autant crier bien fort un bon coup ; au moins, on aura osé, on aura dit. On aura ri, un peu. Mais à quoi bon chercher à avancer quand le pouvoir a un arrière-goût amer et quand la scène juste devant ressemble à une curée politique ?

Le match des quatre, voilà comment nous qualifions les élections de ce dimanche à cinq jours des présidentielles. Quatre, cela fait beaucoup pour un duel ; et l’on oublierait ces élections lointaines où le duo déjà dessiné faisait figure de proue sous le masque des élections démocratiques. Or, devant ces quatre que chacun rejette et que personne ne préfère, le doute s’agite, la confusion s’emballe, et même les sondages, rois de l’opinion et souverains de la manipulation médiatique, ne savent plus où donner de la tête.

Devant cette indécision, les médias jubilent. Jamais l’on n’a eu l’occasion de procurer des Unes tellement passionnantes, des dossiers alléchants dont les titres font davantage penser à des accroches de Thriller qu’à des journaux bien sérieux. A l’ère des médias de masse, la presse joue la carte du feuilleton bien plus que celle de la lucidité. Has been, les étendards de la Vérité et de l’Obstination ; place au risible et aux anecdotes aguicheuses. Qu’en est-il du revenu universel de Benoit Hamon ? Le métier de sa femme, haute figure de LVMH, n’est-il pas plus palpitant ? Qu’importent les mesures douteuses de François Fillon autour de la Sécurité Sociale ? Tergiverser sur ses costumes et ses nœuds de cravate, voilà la clé d’un numéro réussi ! La VIème république de Jean-Luc Mélenchon ? Bien trop long à expliquer ; mais diffuser son hologramme des semaines durant ne serait-il pas plus efficace ? Le couple De Brigitte et Emmanuelle Macron avait de quoi combler un programme un peu creux, quand les projecteurs misés sur Louis Aliot suffisaient à détourner les foules du bachotage lepéniste. Les autres ? Oublions-les ; de toute manière, qui voterait pour eux ?

Pourtant, l’issue du premier tour qui s’annonce dans quelques jours n’aura pas de vainqueurs, si ce n’est celui du candidat sournois et invisible, inconnu des sondages et redoutable pour chacun : Abstention. L’enfant bâtard de notre démocratie moderne qui permet à tout un chacun de rayer de son absence des siècles de lutte pour les droits et l’importance des devoirs se trouverait presque légitime devant ce néant politique.

Ah ! L’indécision : « l’ombre de l’acte, son adversaire ruineux » écrit Joseph Vogl dans son livre entièrement dédié à la notion évoquée. L’indécision, meilleure amie des abstentionnistes, qui s’en va leur susurrer, tout bas à l’oreille : « viens donc ! Pourquoi se donner tant d’efforts ? Laisse donc la place à l’incertitude ; le hasard, voilà ce qui guide le monde ! » Et pourquoi, en effet ? Pourquoi voter blanc, quand le vote n’est pas même reconnu ? Alors, ils s’en iront. Les incompris, les lassés, les ignorés, les ignorants aussi peut-être, ceux que l’on appelle aujourd’hui les PRAFs et que les plus virulents qualifieront de « démissionnaires » bouderont les urnes pour des occupations moins futiles.

Faut-il rappeler les abstentionnistes ? Faut-il rappeler ceux qui, observant au loin le radeau sombrer dans les eaux troubles des élections à mesure qu’avance la date des urnes, préfèrent se détacher de ceux qui leur manquent de respect ? Tel le Penseur de Rodin, l’absentionniste est un indécis constant ; comme gravé dans la pierre, le doute retient l’action.

L’indécision plane partout. Elle est en tous ceux qui hésitent, oscillent, reculent, refusent, rechignent, vacillent, tergiversent, poètes dans l’âme et artistes accomplis, de celui qui voudrait mais qui n’ose pas. Geneviève Brisac le dit elle-même dans son dernier article pour le : l’indécision, arme du poète, ouvre le champ des possibles ; elle est le nid de l’imagination, elle est puissance créatrice. Au cœur de ce quotidien morne, où le soleil se heurte aux orages néfastes et où le destin de tout un pays tient à un vulnérable bulletin fripé, l’indécision peut-être, est le fruit de la tentation. Elle est ce dernier orgueil du citoyen auquel l’on a tout donné, cette « solitude » chantée par Victor Hugo à une époque où chaque parole est revendiquée. A défaut de se retrouver face à face avec soi-même dans l’isoloir, l’abstentionniste s’isole loin de ce monde insensé avec lequel on lui rabat les oreilles. Non, la politique ne l’intéresse pas ou plus. Lui, les autres, la société ? Des mots vagues, des notions lointaines ; son destin n’appartient qu’à lui et non pas à l’une de ces figures grisantes qui s’essouffle à tant viser la première place. L’abstentionniste est égoïste, c’est vrai ; mais est—ce un tort ? L’abstentionniste se décharge du fardeau de citoyen, c’est vrai, faut-il pour autant le traiter de lâche ? L’abstentionniste est insouciant, bien sûr, est-il cependant méprisable ? Disons-le bien haut : il y a un abstentionniste en chacun d’entre nous. En chacun de nous subsiste l’envie de céder à l’indécision créatrice, de se détacher de la société qui nous colle à la peau et nous enferme dans ses principes ; en chacun de nous vit la solution de dire non à tous, et même à tout. En chacun de nous s’agite ce besoin de liberté ; liberté citoyenne, liberté extrême, liberté dangereuse ; mais liberté tout de même.

Rechute de réalité : les élections de dimanche ne sont pas une œuvre littéraire où vogue l’indécision, ni un tableau grandiose où le doute produit la sublimation. Dimanche, il faudra certainement choisir entre le « pire et le moindre mal« , mais soit ; il faudra choisir tout de même.

Dimanche, aux urnes ! Allez redonner à la démocratie la dignité que nos dirigeants écaillent chaque jour. Une fois n’est pas coutume : La liberté attendra demain.

Billets

Rwanda : Et l’Humanité faillit

 « Que mes yeux voient, que mes oreilles entendent, que ma bouche parle. Je n’ai pas peur de savoir. Mais que mon esprit, au grand jamais, ne perde de vue ce qui doit grandir en nous : l’espoir et le respect de la vie. Oui, porter aussi son attention à la vie qui coule : gestes quotidiens, mots ordinaires. La vie de tous les jours telle qu’elle est. » – Véronique Tadio, Imana

C’est une histoire dont on ne parle pas, ou si peu. Un massacre que l’on évoque à demi-mot, voix blême et détails évasifs – vieux souvenir lointain qu’il vaut mieux oublier. Le flou volontairement entretenu autour du Rwanda aujourd’hui témoigne une fois encore de la folie schizophrénique qui caractérise la Mémoire contemporaine : entre obsession commémorative et amnésie historique, les entrepreneurs de mémoire dévoilent et étouffent d’une même main selon leur bon vouloir. Et au beau milieu de cette sélection commémorative où même les crimes contre l’humanité subissent une hiérarchisation internationale, le massacre rwandais se voit imposer un mutisme intégral. Absent de nos livres d’histoire de l’école primaire au baccalauréat, discret dans la presse y compris lorsque tombe la date fatidique, contourné jusque dans l’actualité diplomatique, il avait été décidé que l’affaire serait étouffée à tous points de vue.

6 avril 1994. C’était il y a tout juste 23 ans que le Rwanda était à feu et à sang. Un « hier » qui nous parait si loin et dont les vestiges du crépuscule pourtant n’ont pas fini de brûler dans le ciel d’aujourd’hui.

C’était sur ce territoire surpeuplé -8 millions d’habitants pour un pays soixante fois plus petit que le Québec – que l’homme, une fois de plus, devait se laisser retirer le masque de la civilisation pour treize semaines de barbarie. Depuis toujours, le pays, fondé sur la tribu des Banyaruandas, était divisé en trois castes sociales : les Tutsi (essentiellement des éleveurs de bétail, soit la noblesse de l’Etat) représentaient alors 14% de la population au moment du massacre. Face à eux, les Hutus (traditionnellement des agriculteurs) étaient à 85% quand les Twas (domestiques et ouvriers) se hissaient à seulement 1% de l’ensemble rwandais. Il fallait attendre la flamboyante arrivée du colon pour que l’enfer vienne infester de nouvelles frontières. Diviser pour mieux régler, telle était la matrice royale du colonisateur venu empiéter des terres encore vierges. Venu de l’autre bout du monde pour asseoir sa puissance expansionniste, l’homme prétendument civilisé posait alors un pied ferme sur un sol qu’il allait corrompre, porteur de cette manie occidentale de tout ranger, classer, hiérarchiser et utiliser. Face à cette population homogène dont langues et cultures s’épousaient depuis des siècles, il assura, selon l’idéologie raciale qui lui était propre, que certains devaient être plus égaux que d’autres – un privilège de la nature, certainement. Dès son arrivée, le colonisateur belge décida ainsi de s’appuyer sur la population des tutsis pour mieux administrer son royaume. Parce que leurs traits seraient plus raffinés, leur maintien plus digne et leur esprit plus développé, il apparaissait comme une évidence que cette population, pourtant loin d’être majoritaire, devait bénéficier de privilèges au détriment des Hutus déclarés arriérés. L’animosité d’un peuple n’existe jamais par essence ; elle nécessite l’arrivée d’un tiers, survenu par inadvertance, imprévu par tous sauf par lui-même, et qui vient bouleverser l’Histoire au nom de principes créés de toutes pièces qu’il assure universels. A partir de là, il était évident que le Rwanda ne pouvait connaître la paix. Harassés par cette politique de discrimination menée par le colonisateur, les tensions naissantes dans le pays sont gonflés dans les années 1950 par une nouvelle pression démographique, jusqu’au moment où les Tutsis décident de réclamer leur indépendance. Effrayés par cette revendication qui vient fragiliser leur mainmise sur le pays, les colons se détournent peu à peu de la caste rebelle pour soutenir l’effervescence qui survenait du côté des Hutus. Une effervescence qui finit par éclater en 1959 au cours de ce que l’on appellera par la suite la « Toussaint Rwandaise ». Révolution sociale menant à la prise du pouvoir par la caste Hutsu, elle entraine à sa suite la fuite de toute la population tutsie – du moins les survivants des prorobes du massacre embryonnaire. Prenant comme point d’appui d’anciens mythes scientistes selon lequel les tutsis seraient des intrus venus de la région du Nil, la population Hutsu enjoint ces derniers à rejoindre la terre de ses origines. C’est au cœur de cette guerre civile que le dictateur Juvénal Habyarimana finit par s’installer en 1973 et met consciemment en place la réciproque de la politique menée jusqu’alors : sur fond d’un système de quotas ethniques, les Tutsis se voient exclus de la fonction publique et même la radio locale (radio des mille collines) lance des appels féroces au meurtre de la caste ennemie. Des milices se forment ; l’armée passe de 5 000 à 65 000 hutus tandis que de l’autre côté des frontières, les Tutsis se réunissent autour de Paul Kagame pour fonder le FRP et organiser ainsi leur retour dans le pays. Sur cette toile de fond belliqueuse où, une fois encore, les descendants d’Abel et Caïn ne cherchent qu’à se détruire, survient alors l’étincelle ultime. Le 6 avril 1994, alors que Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira (respectivement les présidents rwandais et burundais) s’apprêtent à atterrir à Kigali, leur avion est abattu.

« Donc l’avion du président fut abattu le 6. En tombant du ciel, il ramena avec lui toute une pluie de mauvais augures. On vit un troupeau de topis traverser le village, des aspics et des caméléons sortir de partout et, en plein jour, une volée de hiboux se percher sur le toit de l’église. Les gourdes de vin de palme se remplirent de sang et des colonnes de fourmis-magnans envahirent les domiciles et les puit. » – Tierno Monénembo, l’Ainé des Orphelins

La chute de l’avion du président rwandais a les échos de l’apocalypse. La nuit-même, le pays entre véritablement dans une période de guerre civile. Alors que le FRP se met en marche vers Kigali, la Première ministre et les dix casques bleus belges en charge de sa protection sont assassinés par les militaires. Enfants, femmes, vieillards, les Tutsis sont massacrés sans distinction d’âge et sans ressentiment. En l’espace de seulement treize semaines, les yeux du monde entier sont tournés vers cette parcelle de terre minuscule bouleversée par des combats fratricides. Envoyé par l’ONU dans l’espoir de superviser la situation, Roméo Dallaire, entouré de 2 500 casques bleus, n’est que le témoin impuissant d’un massacre qui semble irréversible. Face à ses demandes de renfort incessantes, le Conseil de Sécurité fait la sourde oreille. Les gouvernements internationaux n’avaient pas fini de se lamenter sur le sort de la Shoah qu’ils fermaient déjà les yeux face à la résurgence de la barbarisation des peuples. Atteints du « syndrome Somalie », les Etats-Unis se détournent de toute responsabilité quand les Français, pourtant présents sur le territoire à l’aube des massacres, prennent seulement la peine de rapatrier leurs propres troupes. Roméo Dallaire témoigne d’ailleurs lui-même de la situation dans son ouvrage J’ai serré la main du diable : « un petit pays surpeuplé s’automutilait en détruisant son propre peuple, tandis que le monde le regardait faire et ne manifestait aucune volonté publique d’intervenir. » Au fil des pages, l’auteur retrace fébrilement ces longues semaines où jours et nuits se confondent dans un acharnement sanglant ; où l’on viole les femmes avant de les tuer à coups de machette, où le nombre de morts se multiplie toutes les cinq minutes et où les survivants enjambent les cadavres dans l’espoir de passer la frontière. Les remords tardifs du gouvernement français qui, le 22 juin, lance l’opération Turquoise, ne changera rien à la situation : même au sein de la zone libre établie par les soldats français dans le sud-ouest du pays, le massacre des Tutsis se perpétue parmi les réfugiés. Il faut attendre l’arrivée de Paul Kagamé et de ses troupes pour que le conflit enfin commence à s’apaiser. Le 17 juillet 1994, au lendemain de la fermeture de l’ambassade du Rwanda aux Etats-Unis, le FRP contrôle l’ensemble du pays. Le Rwanda alors n’est plus qu’un territoire désolé où les survivants pleurent 800 000 morts et plus d’un million de disparus. Par centaines de milliers, ce sont alors au tour des Hutus de fuir dans la province zaïroise pour échapper à la vengeance des Tutsis.

De tous les pays occidentaux ayant refusé d’ouvrir les yeux, la France est le seul à ne pas avoir offert d’excuses officielles au Rwanda. Non contente d’avoir omis l’événement dans ses manuels scolaires, elle a également pris soin de l’effacer de sa mémoire nationale. Et pour cause, son attitude tout au long du génocide rwandais a de quoi susciter les débats. La France se trouvait en effet au Rwanda depuis 1975 dans l’objectif de former l’armée rwandaise malgré les rapports réguliers de la Fédération Nationale des Ligues des Droits de l’Homme. Durant toute la période que durera le génocide, les deux gouvernements entretiennent toujours des relations étroites. Le pays des droits de l’homme déroule le tapis rouge à un gouvernement génocidaire auquel elle n’hésite pas à fournir des armes. Plus intriguant encore : dès 2005, des rescapés rwandais accusent l’armée française de « complicité de génocide. » Vingt ans après le massacre, c’est au tour de Paul Kagame lui-même d’enjoindre la France à reconnaître « son rôle à l’occasion du génocide rwandais. » Au même moment, Guillaume Ancel, ancien officier français au Rwanda en 1994, dénonçait au micro de France Culture l’opération Turquoise à laquelle il avait pris part.

Evidemment, il semble plus important pour les différents gouvernements de débattre de la notion de génocide que de leur culpabilité au sein d’un massacre irrésolu. Fixée en 1948 par l’Organisation des Nations Unies, la définition du génocide établit pourtant ce dernier comme « une volonté planifiée d’exterminer un groupe pour des raisons ethniques ou religieuses. » Difficile de trouver de quoi polémiquer une seconde de plus sur le caractère génocidaire de la situation. Mais depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’homme se passionne pour les néologismes. Plutôt que de rendre justice à une population qu’ils laissèrent mourir, les différents gouvernements s’attachent à créer de nouvelles notions et à forger de nouvelles expressions toutes les fois que le sang doit couler. Crimes contre l’humanité, massacre, génocide, meurtre, small wars, destruction, progrom, holocauste, extermination ; notre langue fleurit chaque jour davantage sur la tombe de ceux tombés par erreur. Depuis les horreurs du XXème siècle, la galvanisation de l’étymologie a réussi à étouffer le devoir de vérité.

 « Ce génocide qui avait nié notre nature, nous avait dépossédé de notre humanité et nous avait brisé. Nous avions vu, et c’était comme une maladie qui nous excluait du monde, nous enfermait dans un ailleurs, nous minait. Il fallait reconstruire. C’était la seule voie, la seule issue(…) pièce par pièce les morceaux du puzzle trouvaient leur place. Esquissant les contours d’un grand mensonge. » – Patrick de Saint Exupéry

Ergoter ne viendra jamais nuancer la teneur des morts et la réalité de l’Histoire. Qu’importe le terme que l’on utilisera ; le poids de la vérité restera toujours le même, et il est presque insultant de s’en tenir à des débats douteux sur l’emploi d’une expression plutôt qu’une autre quand nous ne sommes pas même capables de commémorer un massacre vingt-trois ans plus tard. La photographie juste au-dessus, celle en noire et blanc, celle de cet enfant effrayé que la guerre a défiguré, est tiré d’un recueil du photographe de guerre James Nachtwey. Dans ce livre se côtoient les victimes du Rwanda, de Bosnie, de Roumanie ou encore de Somalie. L’Enfer ; tel est le titre que le photographe a choisi pour présenter cette œuvre. Et le terme suffit sans doute à recouvrir toutes nos vaines expressions forgées à chaque nouveau massacre.

L’histoire n’a-t-elle pas de mémoire ? Telle est la question que nous nous posions il y a quelques mois déjà, à l’occasion des commémorations muettes en l’honneur de la Shoah. Depuis 1998, au moment de l’organisation du Fest’Africa de Lille, la littérature rwandaise se donne pourtant comme objectif de donner à connaître au monde entier la réalité de ces massacres. Comme toutes les fois où l’homme et la société toute entière s’accordèrent à oublier l’inoubliable, la littérature prend le relais pour rendre justice à un passé dévasté et dévastateur. Parce qu’à l’instar des tonneaux des Danaïdes, notre Mémoire est une futaille percée où les gouvernements filtrent les souvenirs à conserver, l’écrivain est celui qui vient rassembler tous les maillons manquants de notre fresque humaine pour lui redonner toute sa cohésion. Dans notre époque devenue un immense abysse mémorial, un précipice de vide, il semblerait qu’une fois encore les mots soient rois au pays de la Justice.

« On se dit que la littérature, cette fabrique d’illusions, avec ses suspensions d’incrédulité, reste bien dérisoire. On se dit : que peut la fiction, dans une telle situation. On se dit que le témoignage journalistique n’est pas autrement plus efficace dans ce monde globalisé, rongé par l’indifférence, certes bien informé et pourtant peu enclin à réagir promptement et efficacement. » – Abdourahman Waberi, Moisson de crânes

Des noms, des voix, des silences, des traits, des souvenirs, des larmes, des rires, des attentes, des peurs, des échos de souffrance et des vestiges d’espérance, voilà « ce que peut la fiction dans une telle situation ». A l’heure où les historiens s’abreuvent de chiffres et la mémoire de néant, Elle ne peut rien d’autre qu’un souffle d’humanité.

Interviews

Lucas Belvaux : « La Société nous appartient »

 « Le Front National ne passera pas la porte de l’Elysée en 2017. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas en avoir peur. » 

De la Bande Dessinée de François Durpaire et Farid Boudjellal à l’Illusion Nationale de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, nombreux sont les artistes qui se sont penchés sur le cas du Front National. Dystopies, photographies, cinéma ; tous ont essayé de comprendre, de démêler le vrai du faux, ou, tout simplement, de dénoncer. En 2015, la lettre ouverte de 1001 artistes à Marine Le Pen se dressait contre les discours de récupération d’une candidate qui promettait une ère de prospérité au domaine de la culture. « Pourtant, on ne nous entend pas beaucoup, réagit Lucas Belvaux, et ce n’est pas forcément de notre faute (…) Depuis les années Mitterrand, les artistes sont passés de « choyés » à « négligeables ». Quand on ne nous reproche pas de faire des films d’arrière-cuisine… »

Il n’a pourtant suffi que d’une bande annonce, et une réaction effarouchée du Front National, pour que le dernier film de Lucas Belvaux propulse son réalisateur sur la scène internationale. Chez Nous n’était pas encore sur nos écrans que la vague médiatique se déchaînait sur la nouvelle polémique cinématographique. Et pour cause, Lucas Belvaux vient bouleverser le processus de banalisation du Front National. Alors que la dernière décennie s’était donnée pour mission de troquer ses traits du diable contre un masque débonnaire, le parti de la candidate Marine Le Pen se voit en effet projeté face à son identité plus authentique ; celle qui subsiste encore au-delà des faux semblants. A travers l’oeil de sa caméra, Lucas Belvaux observe la mutation de la présentation front-nationaliste : celle de l’extrémisme au quotidien, qui se fraie un passage de plus en plus remarqué sur la scène politique tout en s’immisçant au sein de notre société.

Chez Nous, c’est le portrait du Front National tel qu’il subsiste dans son arrière-boutique, loin des regards que l’on habitue à des discours populistes. L’histoire de Pauline (Emilie Dequenne), infirmière à domicile qui s’occupe seule de ses enfants et de son père malade. L’histoire d’une femme qui ouvre la porte de ses clients sans savoir s’ils seront encore en vie, qui n’a jamais rien demandé à la politique, et qui poursuit une routine épuisante. Jusqu’au jour où, prenant pour argument son dévouement quotidien, les dirigeants d’un parti extrémiste ô combien ressemblant avec un parti politique français lui propose d’être candidate aux prochaines élections municipales de sa ville. A partir de là, le réalisateur met le doigt dans un engrenage qui semble l’entraîner jusqu’au chaos. En quelques mois, la politique, débarquée de nulle part, détruit tout : famille, amours, amitiés, valeurs et habitudes ; la chute est vertigineuse. Le film est sombre, la fin chaotique. Le silence chamboulé qui résonne dans la salle de cinéma au moment où le générique défile sur l’écran a les intonations bégayantes de la réponse muette à un ultimatum.

C’est en tournant l’un de ses derniers films, Pas son genre, que l’idée de ce film avait commencé à germer dans l’esprit du réalisateur. L’histoire de Jennifer, jeune coiffeuse, sur fond de montée du Front National pendant les élections présidentielles, l’avait en effet poussé à s’interroger sur les motivations du vote extrémiste. « Cette mère célibataire, elle faisait partie de la catégorie sociale qui se tourne aujourd’hui vers le Front National. C’est là que j’ai réalisé que tous ces gens du même profil, ces gens pour qui j’avais de l’affection, pouvaient très bien voter extrême droite. J’avais besoin de comprendre pourquoi. »

Un film pour comprendre donc, et pas un film « contre ». Pour s’aider à comprendre lui-même, aider à comprendre les autres, faire émerger toutes ces interrogations qui tournent toujours autour du Front National et savoir comme nous pouvions réagir. Car, dit-il « nous avons tous notre part de responsabilité dans cette montée du Front National. La société nous appartient, c’est nous qui la faisons vivre. »

Alors qu’en 1984, la percée de 11% du Front National aux européennes avait fait l’effet d’une bombe, la perspective d’un nouveau 2002, plus encombrant que le premier, n’aurait plus de quoi déchaîner les foules. Faut-il voir là le passage d’un parti de protestation à un parti d’adhésion ? Pour le réalisateur, le Front National est destiné à rester « un parti du ressentiment…sauf pour les dirigeants qui, eux, se croient déjà au pouvoir ! » Les élections présidentielles dévoileront certainement une recrudescence de sa popularité, mais elles ne permettront pas à Marine Le Pen de pousser la porte tant convoitée de l’Elysée.

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En revanche, ce qu’il faut noter, explique Lucas Belvaux, c’est l’évolution des catégories d’électeurs : Depuis le passage de pouvoir (dynastique) de Jean-Marie Le Pen à sa fille, la modification de la verve et la transformation du discours ont conduit à un élargissement des adhérents frontistes. Le réalisateur distingue ainsi trois types d’électeurs : La première catégorie, la plus ancienne, celle qui subsiste encore et toujours depuis l’aube de l’Histoire du Parti, c’est ce noyau dur idéologique, profondément xénophobe et fidèlement antisémite. Cette catégorie virulente qui, sur les réseaux sociaux, s’enflamme autour d’un film avant même de l’avoir vu et s’insurge sur « la pute Simone Veil » (sic). Deuxième catégorie : les « opportunistes » et, plus particulièrement la nouvelle élite, avide de grimper rapidement les échelons et d’apporter ses atouts de technocrate. Notre siècle semble permettre l’énarchisation du Front National, et Lucas Belvaux n’hésite pas à laisser défiler sur l’écran ces jeunes énarques guindés dans leur costard allant habilement apporter les conseils du système à un parti qui se prône marginal. La dernière catégorie enfin, c’est celle « des gens qui souffrent », ceux qui refusent d’avoir à choisir entre les partis “traditionnels” davantage qualifiés aujourd’hui de “tous pourris”. A l’instar de Pascal Perrineau justifiant le vote de ces électeurs au nom du « désenchantement démocratique », Lucas Belvaux voit là le vote de ceux que la politique délaisse et qui, à défaut de rejoindre les rangs des PRAF, rallient leurs espoirs derrière un parti prometteur.

Parce que le Front-National, comme ses dirigeants ne manquent pas de le répéter, savent parler au « peuple ». Le peuple, voilà bien là première notion qui exaspère le réalisateur : « la vision du peuple par le Front National est un peuple d’exclusion bien plus que d’inclusion (…) On est loin de parler du peuple au sens marxiste du terme, mais d’un peuple du point de vue national. Lorsqu’il part à la pêche au peuple, ce sont les ennemis qu’il commence par désigner. » Le Front National aime le peuple ; manque de chance, le peuple, ce n’est pas tout le monde.

Si l’extrême droite de Chez Nous parvient à toucher Pauline, c’est parce que, à l’instar de celle qui gravit les échelons dans notre pays, ses dirigeants ont su calfeutrer ses idéologies racistes sous une couche de vernis social. « Ils viennent vous parler, ils s’intéressent à vous, connaissent vos problèmes et surtout les solutions. Puis ils vous enrôlent dans ce cercle familial où l’on va vous manipuler en vous faisant les yeux doux. En fait, on pourrait probablement qualifier leurs pratiques comme sectaires (…) Une fois que vous y êtes pleinement intégrés, on vous coupe du reste, on vous plonge dans des syndromes paranoïaques où tout le monde est contre vous, où les ennemis intérieurs vous menacent sans cesse et où il s’agit, chaque jour, de partir en guerre contre quelqu’un. » Cet aspect sectaire, presque effrayant qu’évoque Lucas Belvaux, est plus que palpable au travers de son film. Au fil des images qui se succèdent et s’obscurcissent, c’est un cercle malsain qui semble se refermer autour de Pauline, elle qui ne fait rien d’autre que de poser sur une affiche de campagne, incapable de s’exprimer comme de citer un mot de son programme. «Au fond, continue Lucas Belvaux, les dangereux, ce sont ceux qui se cachent, qui ne se revendiquent pas de l’idéologie de souche ; en un mot : les sympathiques. » Une bonne raison de ne pas craindre les Henri de Lesquen.

Une manipulation qui ne touche pas que le microcosme des adultes. Au cœur du film de Lucas Belvaux surgit aussi l’image de ces jeunes, à peine adolescents, capables de passer des nuits à monter de toutes pièces des sites internet extrémistes et islamophobes. « Le rapport de la génération post 81 avec la politique est curieux, réagit Lucas Belvaux, on s’engage moins. Depuis la fin des idéologies, la jeunesse a plus de mal à percevoir le clivage droite/gauche. » Selon lui, le vote Front National chez les jeunes se veut plus révolutionnaire que réellement adhérent ; un vote notamment dû à la banalisation de certaines idées, comme à travers la voix d’Eric Zemmour. « La jeunesse a un vécu politique différent du nôtre ; on ne peut plus l’aborder de la même manière. »

Au-delà de l’art de la manipulation, le film intrigue davantage lorsqu’il s’agit de se rendre dans les coulisses du Parti. Sans pudeur aucune, Lucas Belvaux lève grand le rideau sur la réalité du discours qui persiste. Racisme, antisémitisme, violence, il brosse le portrait de ces militants de souche qui, cagoulés et armés jusqu’aux dents, sortent de nuit pour punir noirs, arabes, réfugiés, d’oser mettre les pieds « chez nous. » Les images choquent ; chaque séance semble plonger la salle dans une atmosphère glaciale.

Au-delà de cette réalité belliqueuse qui subsiste, faut-il avoir peur du Front National ? « Oui, répond immédiatement le réalisateur, tout d’abord parce qu’il est évident que l’extrême droite n’amènera jamais rien de bon nulle part. » Jamais rien de bon, c’est aussi cette entente avec nos autocrates actuels, de Vladimir Poutine à Donald Trump. Jamais rien de bon, c’est tout d’abord cette haine de l’Europe, une haine dangereuse et destructrice, et qui, loin de se contenter à l’Europe, s’étend à l’autre de manière générale, à la démocratie, au contrat social. « Notre modèle actuel est sûrement à changer, mais son changement par le Front National ne laisse percevoir que des perspectives sombres, à commencer par une catastrophe économique et sociale. »

Alors, la politique contemporaine est-elle « une machine à désespérer les hommes ? » Lucas Belvaux a un sourire méfiant devant l’expression d’Albert Camus : « pour cette fois, je ne serai pas d’accord avec lui. Nos politiques sont condamnés à reprendre les choses en main, à faire fonctionner la société, et il est évident que tout le monde ne sera jamais satisfait. Pour autant, il faut éviter de globaliser l’incompétence de ceux que nous élisons. » Avant de conclure : « Les générations successives construisent le monde. La jeunesse construira le monde différemment. Maintenant, c’est aux jeunes qu’il appartient de réinventer la politique. »

Interviews

Emmanuelle de Boysson : « La Littérature est une icône de Tolérance. »

 « La vocation, c’est avoir pour métier sa passion. »

Suivre les conseils de Stendhal, son plus grand amour littéraire, Emmanuelle de Boysson n’a pas hésité une seconde à s’y risquer au point de faire de sa passion pour les mots la matrice de sa vie. Ecrivain, critique littéraire, mais aussi Présidente du prix de la Closerie des Lilas depuis dix ans, rien ne semble altérer sa soif de littérature. Pourtant, quelques dizaines d’années plus tôt, devenir écrivain était une gageure que la vie lui lançait.

« Dans ma famille, être écrivain, être journaliste, c’était mal vu. Plus que ça : c’était réellement impensable. » avoue Emmanuelle de Boysson lorsqu’elle replonge dans ses souvenirs de jeunesse. Cette jeunesse, c’est d’ailleurs le cœur même de son nouveau roman. Paru en février aux éditions Héloïse d’Ormesson, les Années Solex renoue avec l’Alsace de son adolescence, ses espoirs d’antan et ses éveils politiques. Au fil des pages, ce roman à la sincérité presque bouleversante semble dérouler des myriades de toiles fougueuses, colorées, pimpantes, sur lesquelles tout à coup viennent s’ajouter quelques touches sombres ; prémisses éparses de la désillusion sonnant le crépuscule de la jeunesse. Le papier parfois semble fredonner une mélodie nostalgique ; celui de l’enfance qui s’en va et des premières amours qui finissent par s’effriter.

Ce livre, raconte Emmanuelle de Boysson, c’était une idée ancienne. Une idée qui a ressurgi lorsque l’auteure se replonge dans ces vieux journaux intimes qu’elle tient depuis l’âge de onze ans. « Au fur et à mesure que je les relisais, je me rendais compte qu’il y avait matière formidable à roman. Puis mon éditeur m’a demandé d’écrire quelque chose d’exceptionnel, comme une biographie, l’histoire de quelqu’un de célèbre. Mais ce n’était pas ça qui m’intéressait. » Ce qui l’intéressait plutôt, bien plus que de retracer l’existence de Napoléon ou une épopée royale, c’était ces vieux journaux aux couleurs de sa jeunesse. Et au lieu de se plier aux devoirs de son éditeur, Emmanuelle de Boysson décide de suivre sa liberté et son propre désir : « C’était le moment ou jamais de raconter cette histoire qui me tenait à cœur, cette histoire du passage de l’enfance à l’adolescence, pleine de rêves et de désillusions. » Désormais, sa page blanche lui appartient tout à fait : loin des contraintes éditoriales et des revendications diverses, elle peut enfin s’adonner au roman qui la tiraillait.

Les Années Solex retrace l’histoire de Juliette, jeune adolescente de quatorze ans, au cœur de l’Alsace à la fin des années 60. Pleine d’assurance sur son solex, avide de liberté et d’émancipation, elle roule sur le chemin de son adolescence en rencontrant au passage révolution, musique pop, et première idylle foudroyante. Dissimulée derrière les traits de son héroïne qu’elle dessine au fil des pages, Emmanuelle de Boysson se souvient de sa propre adolescence, croque au passage le couple des jeunes amoureux et enveloppe ses personnages d’une protection tendre, et parfois malicieuse. Saveurs, parfums, couleurs, les souvenirs resurgissent sous la plume de l’auteure, parfois portés par une vague de nostalgie. Ces sensations, elle les a gardés pendant longtemps dans un coin de sa tête, à l’image du parfum Jolie Madame, sa madeleine de Proust, dont les fragrances semblent presque s’échapper d’entre les pages. Parler de soi dans sa famille faisait pourtant tout autant partie des interdits que la passion de l’écriture : « parler de soi, c’était mal vu, c’était impudique. J’ai mis du temps à pouvoir dépasser ces interdits (…) Mais chaque auteur à une part de soi dans ses romans, dans tous ses personnages, quels qu’ils soient, même les plus sombres. » Tel le jeu de l’acteur auquel l’écrivain s’est également adonnée, elle retrouve à travers sa plume toutes les parties d’elle-même, enfouies ou visibles, claires ou plus sombres, qui la façonnent entièrement. « Quand on est comédien, pour comprendre son personnage, il faut aller le chercher au plus profond de soi-même ; mais on ne le crée pas vraiment, il en existe une équivalence quelque part en nous. Dans l’écriture, c’est exactement la même chose. »

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Mais ce qui intéressait Emmanuelle de Boysson, au-delà de se replonger dans ses souvenirs, c’est ce travail de recréation, un peu à la manière d’un artisan. « C’est ça qui est merveilleux dans ce travail » dit-elle, « c’est la recréation, ce lâcher prise pour retrouver des sensations, des petites choses d’où naissent et se réinventent des scènes, des personnes, des situations, réelles ou non. » Au-delà de ce travail de recréation, résonne aussi la justesse du récit. Son véritable plaisir dans l’écriture reste flaubertien : c’est la musique de chaque phrase, la recherche des mots justes, un style qui puisse coller réellement à ce qu’elle voudrait donner à voir ou à entendre. Comme son idole Virginia Woolf, il s’agit de travailler sur l’instantané, de capter des états d’âmes sans avoir à s’emmêler dans des descriptions d’ordres psychologiques. La psychologie, dit-elle, n’a pas sa place en littérature, et l’on n’aurait jamais vu Flaubert s’enhardir à décrire celle de Madame Bovary.

« J’ignorais que l’amour nait de souvenirs, qu’il s’en nourrit, qu’il en meurt aussi » ; ainsi Juliette se confie-t-elle en découvrant le premier amour de sa vie. Cet amour naissant, innocent et tendre d’une jeunesse sincère, Emmanuelle de Boysson en a fait le sujet principal de son roman. L’amour, selon elle, commence à exister au moment où l’on se souvient. A nouveau, son cœur se retourne vers Stendhal, le maître en ce domaine, et ses réflexions sur la cristallisation de l’amour : à l’amour-passion voué à l’échec, cet amour « né de la désillusion où l’on cherche à s’accrocher à cette partie manquante de nous même, cet être idéal dont la réalité finit par nous décevoir » elle oppose l’amour-amitié, celui de la générosité, de l’acceptation de la différence. En tous les cas, l’amour ne vit que grâce et à travers le souvenir, car « l’autre entre dans votre vocabulaire, mais il en meurt aussi. » Les Années Solex n’est donc pas une simple histoire d’amour ingénue ; c’est la construction de la désillusion amoureuse entre deux personnes qui essaient de s’aimer sans y parvenir. L’un finit par sombrer, l’autre s’isole dans un monde plein de littérature, de poésie et de rêves.

« La littérature lui avait ouvert des mondes. »

La littérature, voilà un autre thème vibrant au cœur de l’histoire de Juliette. « La littérature est une icône de tolérance » déclare Emmanuelle de Boysson. La littérature, c’est ce qui permet de nous ouvrir des mondes auxquels l’on n’aurait jamais eu accès, des milieux sociaux, des natures humaines parfois folles, parfois criminelles, prêtes à tout et même à tuer, et qui, pourtant trouveront toujours une résonnance en nous. D’ailleurs ajoute-t-elle, « un roman qui réussit, c’est celui où le lecteur retrouve ses états d’âme, qu’ils soient sombres ou colorés, et qui provoquent un écho en lui. » Etre en symphonie avec ses personnages, tel est l’objectif de l’auteure au travers de ses pages.

Les années ont passé pourtant, et l’image de Juliette dévorant Stendhal, Sartre et Derrida, a des couleurs nostalgiques. La jeunesse actuelle ne lit plus, constate tristement l’auteure, ou en tout cas très peu. Déplorant les programmes des lycées qui ne permettent qu’une approche partielle de la littérature, Emmanuelle de Boysson s’insurge contre cette époque où les lettres étouffent. « Ne plus lire, dit-elle, c’est se priver d’un des plus grands bonheurs de la vie, d’un compagnon aussi » confesse celle qui se dit « galvanisée » par Zola et « portée » par la poésie de Rimbaud. La littérature, ce sont aussi des références, des repères, une porte sur la compréhension de notre Histoire ; et l’abandon des livres par notre époque la rend pathétique. Tour à tour, elle évoque tous ces auteurs qui peuplent son Panthéon personnel, de Tolstoï et de Dostoïevski à Houellebecq et Modiano, en passant par Virginia Woolf et les sœurs Brontë ou encore Françoise Sagan et George Sand. Loin de l’industrie du livre et de l’édition de masse, elle recherche des écrivains « qui laissent leur trace dans leurs romans », qui parviennent à « ensorceler la langue. » C’est d’ailleurs ces principaux points qu’elle retient chaque année lors des lectures pour le concours de la Closerie des Lilas dont elle est la présidente. Né il y a tout juste dix ans, ce prix a vu le jour au travers de son amitié avec l’écrivain Jessica Nelson auxquelles se sont vite rajoutées Nathalie Rheims , Tatiana de Rosnay et Carole Chrétiennot (également fondatrice du Prix de Flore). Leur objectif ? Promouvoir la littérature des femmes en récompensant le meilleur roman en langue française écrit par une main féminine.  Auparavant connu sous le nom du Virginia’s club, il réunit chaque année des invités exceptionnels du milieu des lettres, des arts, de la politique ou encore de la presse. Le prix de cette année sera remis le 19 avril par Claude Lelouch, président d’honneur de cette édition anniversaire, avec également la présence de Benjamin Biolay, invité d’honneur. (retrouvez toutes les informations sur le prix ici)

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Alors, la littérature peut-elle changer le monde ? « Elle l’a déjà fait ! » répond Emmanuelle de Boysson. Le premier exemple qui lui vient aux lèvres est celui de Camus, « fer de lance d’une prise de conscience qui a changé la vision du monde de toutes les générations. » D’ailleurs, selon elle, la littérature a été le début d’une quête de libération. Citant Diderot, Voltaire, ou encore Rousseau, elle en arrive à la conclusion que « 1789 n’aurait pas eu lieu sans la philosophie et la littérature. Les révolutions ont certes connu des excès, mais il ne faut pas oublier les changements qu’elles ont permis dans notre société. » Et parce que les femmes ont également eu leur place sur la scène des littératures révoltées, elle évoque George Sand et Simone de Beauvoir qui ont joué un rôle clé dans les bouleversements de la condition féminine.

Il faut le reconnaître, notre époque ne connaît plus d’écrivains réellement engagés, à l’image d’André Malraux qui tenait à apporter, à travers ses écrits, une philosophie, ou au moins un message. Mais après tout, estime-t-elle, le rôle de l’écrivain est-il forcément d’apporter un message ? Un peu dubitative, Emmanuelle de Boysson avoue sa réserve sur la littérature engagée qui, aujourd’hui, révèle surtout « une obsession de l’engagement, un marketing. » Pas la peine de se mêler de la politique en littérature si l’on n’a pas le talent de le faire, tel un Albert Camus. L’engagement, rappelle-t-elle, n’est pas le but premier de la littérature : il suffit pour cela de se souvenir d’auteurs comme Eluard ou Aragon qui surent dissocier leur engagement politique de leur engagement poétique. Et cela ne rendait leurs vers que plus beaux.

« La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert » écrivain Stendhal. A cela, Emmanuelle de Boysson répond : « La littérature n’est ni de droite, ni de gauche ; elle dépasse les clivages, elle est humaine et universelle. » Voilà tout ce que l’on retrouve au fil des pages d’Emmanuelle de Boysson : la littérature, non pas comme acte d’engagement, mais comme un art qui se suffit à lui-même. La littérature au fond n’a peut-être pas d’autre objectif que d’exister pour elle-même, au-delà des frontières politique, nationales ou religieuses ; en cela, elle est un message d’humanité.

Actu

Les catilinaires fillonesques

 « La bêtise insiste toujours. » – Albert Camus, la Peste

Jusqu’à quand François Fillon abusera-t-il encore de notre patience ? Tel est le cri du cœur que Cicéron n’aurait hésité à haranguer du haut de notre scène politique, scène où se joue depuis des semaines la farce désarmante et internationalement navrante des affaires du candidat républicain.

L’affaire aurait pu avoir des allures comiques si elle n’avait pas été aussi porteuse de risques et si l’allure de feuilleton mélodramatique n’était devenue le paysage habituel de notre vie politique. Il est vrai que le coup de théâtre aurait davantage eu sa place sur des planches à la Beaumarchais, face à un public hilare en redemandant encore.

 « Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen ? » Il y a quelques mois encore, François Fillon apparaissait comme l’immaculé candidat de sa famille politique. Déjouant tous les sondages, il était parvenu à se hisser devant cette meute assoiffée que le poids des affaires judiciaires avaient fini par ralentir dans leur course au pouvoir. Malgré un programme peu démocratique frôlant le conservatisme pur, son profil particulièrement serein et irréprochable apparaissait comme une alternative face à un Front National grimpant et une gauche dénigrée par les déçus de 2012. Le retournement de situation, qui se résume au doux nom de Pénélope, a fait s’effondrer à tout jamais cette image de candidat invincible. Après être apparu comme la personne la plus droite et digne de confiance de son camps, François Fillon ne donne à présent plus que l’image d’un rapace aigri s’accrochant à sa branche en refusant de lâcher prise. Celui qui reprochait à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, de se porter candidat à des élections malgré son casier judiciaire s’enfonce à présent dans un bourbier sans précédent qui fait la joie de son homologue extrémiste. Entre promesses non tenues, excuses dignes d’un mélodrame, mépris envers les journalistes, le candidat se dépêtre dans le ridicule en justifiant son acharnement comme sa lutte contre une « tentative d’assassinat politique » dressée contre lui. A le voir s’échauffer sur son piédestal, assurant que « la France est plus grande que [ses] erreurs » et qu’il représente « la seule solution pour redresser le pays », l’on se demande si François Fillon a pleinement pris conscience de la situation de non retour dans laquelle il se déchaîne depuis des semaines.

« Peut-être la France est-elle le seul pays où le ridicule ait joué un rôle historique » écrivait Paul Valéry, et il est certain que les unes des journaux internationaux s’ébahissent autant qu’ils s’amusent de cette absurdité à la française. De l’Italie comparant cette « obstination à vouloir demeurer le candidat de la droite française » à la persévérance thatchérienne, en passant par l’Espagne évoquant « l’explosion de la droite en pleine campagne », l’Allemagne utilise la figure fillonesque pour définir le népotisme politique et les Etats-Unis, qui vivent pourtant eux-mêmes les premiers mois de chaos d’un Président fraîchement élu, se moquent de cet acharnement digne des plus grandes comédies. Ce voyeurisme international montre bien une chose ; c’est qu’il n’y a qu’en France que des scandales tels que celui-ci surgissent comme une évidence et ne viennent pas empêcher la course à la présidentielle. Dans une interview récente pour Courrier International, Bjørn Willum, le correspondant à Paris de la Radio-télévision danoise, n’hésitait pas à affirmer que, n’importe où en Scandinavie, « le candidat serait cuit depuis longtemps » et que leurs citoyens danois avaient d’ailleurs encore du mal à comprendre l’enchainement de cette affaire. Le mépris de la justice par les politiques, voilà ce qui fait aujourd’hui de la France la cible des moqueries internationales.

Aux yeux du monde, l’hexagone n’a pas bougé d’un cil depuis l’Ancien Régime ; preuve en est la marque des privilèges élitistes des politiciens qui emploient impunément femmes et enfants. Alors que les britanniques viennent de mettre en place une nouvelle loi selon laquelle les membres de la famille embauchés par les députés devront désormais prouver qu’ils sont « les meilleurs candidats pour ce poste », la France continue de fermer les yeux devant la corruption de ses élites qui passerait aujourd’hui pour une marque de fabrique. Force est de le reconnaître : le tableau de notre politique nationale a des allures de toile borgiesque où les branches des arbres généalogiques se mêlent et s’entremêlent pour assurer la succession de leurs progénitures. Comme le disait François Fillon lui-même, l’on aurait beaucoup de mal à imaginer le Général de Gaulle s’exprimant depuis l’Elysée en baignant dans le marais judiciaire. Mais les successions d’erreurs de la Vème République nous montrent bien à quel point nos politiciens jouissent d’une immunité alarmante. Des diamants de Bokassa en passant par l’affaire Thévenoud et le mirobolant Sarkozy, les scandales de nos gouvernants nous ridiculisent tout autour du globe.

Plus improbable encore pour les regards étrangers apparaît l’inévitable succession de François Fillon. Le candidat ayant battu aux primaires deux anciens dirigeants corrompus du parti, lui-même mouillé dans des affaires jusqu’au cou, se verra certainement remplacé par un nouvel homme providentiel condamné par la justice il y a une dizaine d’années. Justice et Politique ne font décidément pas bon ménage dans notre histoire politique. François Copé, Nicolas Sarkozy, Alain Jupé, tous ceux qui devraient actuellement assurer leur défense face au Tribunal ne font que lutter encore pour leur place politique, à la grande approbation de tous.

« Panem et Circensem » certes, mais les foules ne s’amusent qu’à demi depuis que les rideaux se sont ouverts sur le néant politique. Entre les militants républicains rasant les murs et les soutiens de la droite quittant progressivement le bateau devant l’imminence du naufrage, les voix se tournent de plus en plus vers le radeau extrémiste. Il serait temps pour François Fillon de reconnaître qu’il n’est plus l’alternative possible face au Front National et que l’avenir de notre démocratie est de plus en plus rongé par la guerre des égos.

2017 n’aura pas de vainqueurs et accumulera ses perdants sur les rives de nos traditions politiques. Quel que soit le candidat élu, celui-ci l’aura été par défaut ; Front National, Républicains, Macronistes, tous ont en commun la volonté de se revendiquer comme une alternative pour « empêcher » le désastre et non pas pour assurer des lendemains meilleurs. La question à se poser est à quoi ressemblera la France après avoir choisi pour une durée de cinq ans la solution « la moins catastrophique ». Puis ce laps de temps passé, 2022 ne verra-t-il à nouveau se confronter que des partis entachés qui se déchaîneront pour prouver qui a le moins de casseroles que les autres ? Peut-être faut-il saisir les élections de cette année comme le glas de notre tradition politique. Candidats corrompus, politique de déjà-vu, partis en perte de légitimité, 2017 restera l’année qui aura remis en cause l’efficacité de nos pratiques archaïques.

A ma génération qui, pour la première fois, devra se rendre aux urnes cette année et qui se retrouvera à trier ses bulletins en songeant que son choix sera de toute manière vain, l’heure est venue de trouver une réelle alternative à nos déceptions précoces. A quand la légitimité politique ? A quand la dignité parlementaire ? A l’heure où notre système s’écroule pour dévoiler toute sa fumisterie, il est temps de le recréer de toutes pièces et, en premier lieu, de solidifier ses fondations.

« O tempora ! O mores ! » Comme Cicéron s’indignait du haut de son tribunal, la démocratie se révulse devant cette fumée qu’on voudrait lui faire avaler. Et quand elle aura fini de s’irriter, il ne lui restera plus qu’à trouver les moyens de chasser Catilina avant qu’il ne soit trop tard.

Relisez les catilinaires ; nul autre texte aujourd’hui n’est autant d’actualité : http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/catilinaire1.htm