Préambule à la mort du livre

Vous le tenez encore entre vos mains, un peu, ou plus du tout… Il semble que l’histoire du livre se fait de plus en plus lointaine, que la sensation du papier sous vos doigts se fait de plus en plus éphémère… Et bientôt, il n’en restera que des cendres…

Acheter un livre sur internet au lieu d’aller le chercher chez son libraire, un système de plus en plus courant et qui vide peu à peu les librairies. Le phénomène est inexorable, comme il l’a été pour la musique. Et tout comme la musique, voilà un procédé qui constituera bientôt un mouvement de disparition des petites enseignes au profit des supermarchés culturels. On ne va plus aujourd’hui chez un disquaire pour acheter le dernier album d’une star à la mode mais parce que nous sommes des passionnés, à la recherche d’un vinyle introuvable ou de conseils d’un spécialiste. Le phénomène sera le même pour les livres. Des librairies de moins en moins nombreuses, bientôt rares, accessibles à une élite minoritaire et écartée du système, ceux que, plus tard, l’on appellera des « has been ».  Parce que, dans un monde où la littérature et la presse décroissent, mais où la demande en documentations techniques augmente de manière vertigineuse à mesure que de nouveaux entrants viennent prendre leur place dans l’arène économique mondiale, le papier est condamné à devenir électronique sous peine de voir son coût dépasser celui d’une autre ressource centrale dans notre société, le pétrole. Parce que le papier est condamné à disparaître à cause de sa composition et des techniques d’impression, les administrations poussent fortement pour une réduction du papier et autres documents physiques. La lecture et l’information se dématérialisent d’avantage chaque jour, réduisant dramatiquement le nombre de lecteurs potentiels et diminuant la qualité de la faculté de lecture des individus. Alors ouvrez les yeux, le document en papier agonise…

Pour Victor Hugo, l’invention de l’imprimerie était le plus grand événement de l’histoire. La révolution mère. Le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle totalement, la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre. Ainsi, pour ce grand écrivain, l’imprimerie consacrait la véritable naissance du livre, et en faisait l’emblème offensif d’une modernité démocratique de la pensée où les promesses du libéralisme politique, les progrès de la librairie et de l’édition, les dispositions de la société post-révolutionnaire font entrer l’Europe occidentale dans l’âge de la littérature-texte. Et aujourd’hui, après la lutte de tant de grands personnages de la Littérature, après tant de papier coulé, relu, frippé entre les doigts du monde entier, il faudrait laisser de côté l’une des œuvres majeures de l’Histoire. Oubliez Gutenberg, oubliez Hugo, oubliez toutes les révolutions de l’Homme : Voici la guerre numérique qui arrive et qui rasera tout sur son chemin. Qui fera oublier toutes les valeurs que l’on a pu s’évertuer à vous répéter pendant tant d’années. Il fut un temps où l’on brûlait les livres par le feu. Aujourd’hui, les autodafés sont passés de mode, mais, en réalité, il est des moyens beaucoup plus subtils de nier l’existence des livres.

  Lors d’un Salon du livre de la Porte de Versailles à Paris, il y a quelques années, un collectif «Livres de Papier» s’était élevé contre la numérisation du livre et avait collé des affiches de protestation. La lutte contre le livre électronique, l’automatisation en bibliothèque et la numérisation du monde en général pour tous ceux qui défendent le livre papier est nécessaire. Aujourd’hui un Français sur deux n’entre jamais dans une librairie. Il est illusoire de penser que ces Français qui ne lisent pas vont découvrir la lecture grâce au livre numérique. Le livre meurt, et son trépas semble ne pas en affoler autant qu’affolerait la fin de la télé réalité qui passe en boucle derrière votre écran.

  L’on dira que je n’avance pas avec mon époque, que je me laisse dépasser par le temps qui avance, trop vite peut être, que je ne fais que me placer du côté de ceux qui refusent le progrès et condamnent les sciences cherchées par l’Homme. Je leur répondrai que le progrès n’implique pas forcément la disparition de nos valeurs, que la naissance du livre ne doit pas nécessiter une mort si rapide, qu’il a été le moyen le plus efficace de progresser et de défendre ses arguments, hier comme aujourd’hui. Je leur répondrai qu’un livre, c’est toujours quelqu’un qui entre dans notre solitude, c’est la sève vivante des esprits immortels. Je leur répondrai que la lecture façonne nos vies, bien plus que ces séries de plus en plus déplorables qui vous servent d’éducation, qu’elle nous aide même à nous construire, à nous donner des armes pour la vie, à ouvrir notre champ de vision, à nous aider à penser, à analyser, à conceptualiser. Et je leur demandrai que deviendra l’humanité quand il n’y a aura plus de livres, sans miroir pour dire toutes les richesses qu’ils contiennent et qui ne seront plus que des déserts silencieux, sans voix, sans écho ? Quand les livres, faute de lecteurs, ne seront plus que poussière ? Quant à ceux qui me citeront les plus grands génies technologiques d’aujourd’hui, je leur citerai Descartes qui disait que  «La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.», je leur citerai Victor Hugo qui prétendait : « La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout. » Ou Stendhal et son : «Je me félicite toujours du hasard qui nous a portés à aimer la lecture… C’est un magasin de bonheur toujours sûr et que les hommes ne peuvent nous ravir.»

Induit par la déstabilisation qu’apporte la médiatisation de la littérature et la naissance des industries culturelles, le trépas du livre témoigne d’un malaise persistant face aux mutations majeures de la société. Et qui risque d’avoir lieu plus rapidement qu’on ne le pense…

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