Une certaine idée de la Justice

« Quand on aime, il faut partir ». Voilà ce qu’aurait pensé Blaise Cendrars s’il avait pu voir, ce 27 janvier, Christiane Taubira s’éloigner sur son vélo, aussi simplement que si elle allait revenir la semaine suivante. Pourtant, elle ne reviendra pas : Quand on aime ses propres valeurs, il faut partir d’un gouvernement qui cherche à les éradiquer.

  Les Français, et plus particulièrement les politiciens de l’opposition, auront malmené, voire calomnié celle qui apparaît aujourd’hui comme l’idole de la fronde socialiste et l’espoir de la gauche désenchantée. C’est que Christiane Taubira, malgré ses erreurs, malgré ses faux pas et ses revers, aura marqué le quinquennat agonisant de François Hollande, par ses échecs, son courage, mais surtout son verbe.

L’ancienne Garde des Sceaux a pu dévier vers des mesures parfois tangentes. Il n’en reste pas moins qu’elle mérite, une fois pour toute, le respect qui lui est dû et que la majorité des Français rechigne tant à lui donner de par un certain mépris opiniâtre qui caractérise si bien notre époque toutes les fois que l’on vient bousculer les codes de notre quotidien. Il n’est pas bon de ne pas rentrer dans les rangs à l’heure actuelle ; que ce soit sur les bancs de l’école ou sur ceux de l’Assemblée Nationale, il n’est pas bien vu de refuser d’être conformiste.

Christiane Taubira ne ressemblait pas à tous ces collègues du gouvernement. Elle n’avait pas eu la prétention de suivre une école de ce que l’on appelle effrontément « la voie royale », et de s’engager sur le chemin vénéré du triptyque Sciences Po-L’ENA-HEC. Si les diplômes ouvrent les portes de l’avenir, les valeurs ouvrent celles des convictions, et surtout de l’ambition.

Le parcours politique de Christiane Taubira, parce qu’il est imprégné de modestie et d’authenticité,  a de quoi émouvoir. Quel autre ministre, quel député parmi ceux qui la fustigeaient jusqu’aux marques de puérilité les plus extrême, a eu la même enfance, les mêmes rêves, les mêmes combats ? Qui aura eu tant de difficultés à monter à la tribune après avoir tant de fois heurté l’échafaud de la liberté ?   Pendant que ses collègues planchaient dans les meilleures écoles de France, elle grandissait au sein d’une famille  monoparentale, entourée de onze frères et sœurs au cœur de la Guyane. Et au moment-même où les premiers partaient s’encarter dans leurs partis respectifs, Christiane Taubira vivait en clandestinité, dans l’attente angoissante de voir Roland Delannon, son époux indépendantiste à l’époque, être libéré suite à sa tentative d’attentat. C’est l’école de la vie qu’elle a suivi – je parle de la vraie vie où l’on lutte violemment pour obtenir l’indépendance de son pays au risque de son existence, et non celle où l’on apprend sagement les dates de la décolonisation en croyant que cela suffira à refaire le monde. Christiane Taubira est passée par ces douleurs de l’existence qui endurcissent et mûrissent à une vitesse presque inquiétante – il lui aura pourtant fallu attendre 41 ans avant de pouvoir se rendre aux urnes. En baignant dans les flots de racisme qui noient notre société, en combattant auprès des siens, en osant sans cesse s’affirmer indépendamment de tout autre, elle a acquis une personnalité qui l’a rendu hors d’atteinte, proche de chacun, et pourtant détestée des Français.

Christiane Taubira restera, dans le sillage de Simone Veil, l’une de celles dont on rechignait la présence et maudissait les idées simplement parce qu’elles n’étaient pas portées par le bon sexe. Mais quelles que soient la grandeur des idées, on n’accepte rien d’un bouc émissaire. Qu’y avait-il à redire contre la loi de 2001, celle qui reconnaissait comme crimes contre l’humanité, l’esclavage et  la traite négrière transatlantique ? Inscription des faits dans le programme scolaire, mise en place de la journée du 10 mai, développement de toutes recherches s’y rapportant ; le projet était plus qu’honorable : il était nécessaire. Mais elle n’était apparemment pas encore assez complète, pas assez développée, pas assez profonde – et cela heurtait les esprits les plus suffisants. En faisant de cette mesure une loi inachevée, on en a oublié la plus grosse part du scandale : celle qu’il aura fallu attendre 2001, et qu’une femme noire monte à la tribune sous les vociférations racistes de son pays, pour qu’elle soit votée.

Les mesures correctionnelles pour les mineurs ? Création de la contrainte pénale ? « Laxistes ! » gémissaient-on de son côté droit. Je ne reviendrai pas sur les violentes polémiques qui ont bousculé le « Mariage pour tous ». Seulement, malgré toutes les luttes menées pour que cette mesure ne voit pas le jour, la ministre a su résister, et garder toute la foi que notre nature est capable de porter dans ses convictions pour pouvoir encore s’exclamer à la fin du combat : « Nous sommes fières de ce que nous faisons. » Sa malchance ne tient pas au fait qu’elle soit une femme de couleur, pas plus que celle de Léon Blum n’était sa judéité. Leur seul drame fut d’avoir à gouverner dans des milieux dont l’hostilité caricaturale de leurs contemporains fait presque sourire.

Cette fierté d’être, cette force dans ce qu’elle était et aspirait à être ; voilà ce qu’il nous reste à retenir de ses trois ans au gouvernement.  Et depuis 2012, Christiane Taubira a noblement gardé la tête haute face à ceux qui se levaient dans le seul but de la dénigrer. De sa place remise sans cesse en question par l’opposition, avec un Rachline qui l’accuse d’être « la ministre de l’injustice » quand d’autres voient en elle un « tract ambulant pour le FN », au magazine d’extrême droite Minute la comparant à un singe, l’ancienne Garde des Sceaux aura servi de modèle de par sa dignité, sa ténacité dans ses valeurs et la confiance en ses idéaux. Elle avait ce que tous ceux qui la fustigeaient, de droite comme de gauche, ne parvenaient à posséder : c’était une présence, une force, l’allégorie par excellence de la femme politique qui ose se faire homme lorsqu’il s’agit de prôner ses rêves et son pays. « Au commencement était le Verbe » et c’est la puissance du sien qui, au fil des années, a su tisser un monde d’espoir à l’aile gauche de son parti. Il n’y avait qu’elle pour répondre aux trivialités qu’on lui lançait en citant Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas.

« Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit. » Le tweet de Christiane Taubira n’est plus une révélation ; elle est rapidement devenue l’une de ces phrases cultes qu’internet propage aux quatre coins du monde. Ce qu’i y a de plus digne dans ce départ prémédité, c’est le moment qu’elle aura choisi pour son départ. Depuis trois ans, Christiane Taubira a eu la force de rester seule au cœur de son arène politique, seule sur le navire de ses espoirs que les tempêtes de tous bords, soulevées par les gémissements des sirènes, menaçaient de renverser. Accrochée au mât de ses convictions, elle a résisté à cette époque où il est si facile de moquer et de haïr. A force de la présenter comme une Gorgone insatiable, elle avait acquis, à défaut des traits, une résilience à faire taire tous ses détracteurs. Christiane Taubira n’est pas partie parce qu’elle avait peur, parce que les insultes la bouleversait ou qu’elle se sentait menacée par toutes les classes politiques. Si elle a quitté le gouvernement, c’est parce qu’il ne correspondait plus à celui pour lequel elle s’était engagée. Christiane Taubira n’est pas partie par désespoir ; son départ est un acte de Liberté.

Faut-il être libre, faut-il être digne pour être juste ? Son poste au ministère de la Justice devait-il succomber à ce à quoi elle aspirait ? Fallait-il qu’elle feigne d’être loyale à son Président pour satisfaire les esprits les plus à gauche qui se désolent de son départ ? Ce qui est certain, c’est que l’idée de Justice qui émerge dans son ombre ne se destine pas à suivre ses pas. En désignant Jean-Jacques Urvoas comme son successeur, François Hollande a montré la ligne politique qu’il aspirait à suivre : celle qui rompt avec toute la campagne présidentielle de 2012 et assure le renforcement du gouvernement Valls.  « Il n’existe aucune justice éternelle », et il est fort à penser que celle de France n’attend plus qu’à être sacrifiée sur l’autel de la sécurité – comme si l’un et l’autre n’étaient plus que des entités antagonistes. L’homme de la police est arrivé, prêt à effacer la silhouette de celle qui vient de s’en aller.

Louise Michel, en connaisseuse sans doute, écrivait : « Je suis ambitieuse pour l’humanité : moi je voudrais que tout le monde fut artiste, assez poète pour que la vanité humaine disparut. » Voilà sûrement pourquoi Christiane Taubira référait se tourner vers ses artistes. Eux acceptaient de sortir des sentiers battus, eux se servaient de leurs certitudes pour démanteler petit à petit une vanité aujourd’hui à son comble. Christiane Taubira était arrivé au terrible croisement où le chemin du gouvernement déviait de celui de ses modèles. En choisissant le deuxième, elle a pleinement entamé la route de l’exactitude ; et à l’instar de la poétesse, elle a fait signe à sa liberté : « Arrive ! Je t’attends pour penser. »

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