Elena Ferrante, l’Amie Prodigieuse : au cœur de la littérature italienne

J’ai toujours eu du mal avec la littérature contemporaine. Flaubertienne depuis l’enfance, nourrie de recueils cornés de Victor Hugo plutôt que de Marc Lévy, j’avais fini, peut-être trop lâchement, par me détourner complètement de tout ce qui était né après le XXème siècle. Les mots me paraissaient trop fades, les intrigues superficielles ; je  ne retrouvais pas, comme auprès de ces auteurs qui peuplent mon Panthéon personnel, la faculté de transmettre la passion des pages et d’élever des personnages dramatiques dont la réalité inquiète.

C’est pourquoi j’ai haussé un sourcil lorsque mon ex prof de littérature, pourtant collaborateur de ma critique de la littérature industrielle, m’a fourrée ce livre dans les mains avec un sadique« tu me diras ce que tu en penses » sous-entendu « s’il te plait, sers moi de cobaye, ça me fait un peu peur ce genre de trucs. » La couverture était ornée d’un papier rose bonbon sur lequel était écrit « le livre que Daniel Pennac offre à tous ses amis. » Bonne méthode de pub.  Laissant un peu de côté ma reluctance parfois outrecuidante pour la modernité, j’ai ouvert avec précaution le livre de poche à la couverture délicieusement enfantine. Et, bien malgré moi, je me suis laissée emporter par l’ouvrage aux tendre effluves italiennes.

L’Amie Prodigieuse d’Elena Ferrante est le premier tome d’une puissante tétralogie qui explore le boom économique de l’Italie à la fin des années 50. A première vue, l’intrigue n’interpelle pas plus qu’une autre : la quatrième de couverture évoque brièvement les notions d’amitié, de précarité et de jalousie. Rien de nouveau à l’horizon – les quelques lignes du résumé effleurent à peine la tentation du lecteur. Et pourtant, il suffit de quelques lignes pour se faire happer dans le tourbillon de la vieille Naples.

« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres de nous la rendent difficile. »

La première chose qui parvient à vous entraîner au travers de ces pages, c’est la fascinante manière qu’Elena Ferrante a d’orchestrer les mots. La langue italienne a cela d’envoûtant qu’elle paraît effleurer l’esprit, et même la cruauté se fait tendresse à son passage. « L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient » écrivait Baudelaire, et, comme eux, l’écriture d’Elena Ferrante est un murmure au milieu du chaos qu’elle décrit. Les mots s’envolent sous les yeux du lecteur comme sur des ailes de rêverie. On craint de lire à voix haute de peur de réveiller une réalité qui annihilerait  la beauté des mots. Et malgré sa tendresse, l’écriture ne s’endort pas ; elle vit, elle court, elle vole sans cesse.

L’histoire que tisse Elena Ferrante au fil des pages est celle d’une amitié, passionnelle et douloureuse, dans les pauvres quartiers de Naples au cœur des trente glorieuses italiennes. Elena et Lila, premières de classe malgré l’écueil de leur classe sociale, vont se retrouver confrontées aux facettes les plus nébuleuses de l’amitié. L’enfance y est décrite jusque dans ses côtés les plus crus, avec ses trahisons, ses mesquineries et ses jalousies assassines.

« Notre monde était ainsi, plein de mots qui tuaient : le croup, le tétanos, le typhus pétéchial, le gaz, la guerre, la toupie, les décombres, le travail, le bombardement, la bombe, la tuberculose, la suppuration ».

Et dans ce monde plein de violence, où les pères sont tyranniques, les mères étouffantes ou folles, les adolescents arrogants et férus d’insolence, les deux enfants dessinent leurs ambitions à la craie blanche sur le tableau noir de leur existence.

Etrange enfance que la leur. Si elles ont de commun avec toutes ce besoin de rêves et de mythes effrayants destinés à redessiner leur monde (l’histoire terrifiante qu’elles brodent autour de leur voisin Don Achille suffit à leur dresser des cauchemars), leurs ambitions ont déjà la triste lucidité de celles des adultes. Cocteau la décrit très bien lorsqu’il écrit que « L’enfance sait ce qu’elle veut, elle veut sortir de l’enfance ». Ce dont rêvent ces fillettes en jouant à la marelle, c’est de s’enrichir, d’atteindre le haut, et le haut seulement au détriment de leur famille, de leurs amis et de leurs principes propres. Epouser quelqu’un de riche, briller jusque dans les plus hautes sphères de la société malgré leur classe sociale ; la corruption même les attire plutôt qu’elle ne les effraie. Comme les adultes qu’elles craignent, l’humiliation est au premier rang de leurs cauchemars. Ce passage narré par Léna suffit à le prouver: « J’éprouvai une double humiliation : j’eus honte de ne pas avoir réussi à être aussi forte qu’en primaire, et j’eus honte de la différence qu’il y avait entre la silhouette harmonieuse et bien habillée de l’enseignante, et son italien qui ressemblait un peu à celui de l’Illiade, et la silhouette toute tordue de ma mère, avec ses vieilles chaussures, ses cheveux ternes et son italien bourré de fautes. »

Leur amitié est à la fois passionnée, malsaine, passionnelle, enivrée de jalousie et d’injustice. Il s’agit de toujours dépasser l’autre par peur de l’humiliation, de faire souffrir celle qui est plus une adversaire qu’une sœur pour s’apaiser les esprits. La haine a sa place au cœur de leur relation, le moindre de leur acte ne semble concerner que le malheur de l’autre comme condition de son bonheur propre.

« Je décidai que je devais copier cette petite fille et ne jamais la perdre de vue, même si cela l’agaçait et si elle me repoussait. »

C’est ce que pense Lena, la narratrice, avant de laisser sa personnalité entièrement disparaître sous la domination de Lila. Malgré son apparence faible, trop maigre et toujours sale, cette dernière exerce en effet sur son amie un ascendant impérial, presque tyrannique, dans laquelle la jeune fille préfère se laisser engloutir toute entière plutôt que d’y échapper. Lila la devance toujours en tout, se glorifie dans ses mots comme dans ses actes sous ses airs cruels et ses propos toujours blessants. Elle est celle qui sera toujours différente des autres, dans n’importe quelle situation, celle qui brille où qu’elle soit, qui s’échappe de ce monde crispé de violence et de mensonge pour y éclater dans toute son altérité. Lila, c’est ce fameux grain de levain qu’évoque Diderot dans le Neveu de Rameau. Ce grain de levain dont « le caractère tranche avec celui des autres », et « ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite. » Elle ne s’effacera qu’un court instant, le temps que Lena devienne une femme avant elle et poursuive seule ses études, Lila devant accepter la triste condition de cordonnier de son père plutôt que de la suivre dans ses cours de grec et ses pérégrinations jusqu’au lycée de la ville. Le temps aussi qu’elle se croit gagnante, un espoir fébrile seulement. Et pourtant, même dans ces instants où Lila ne semble être qu’une ombre, Lena préfère s’effacer derrière cette fille effilée qui peine à grandir au fond de sa boutique de chaussures et qui ne peut que rêver de grandeur puisqu’elle n’a pas de quoi l’atteindre.

Mais Lila possède ce côté agaçant à la Rastignac de ne jamais céder à ses passions arrivistes. A la manière balzacienne, elle semble être née en criant à la vie « à nous deux maintenant ! ». Au moment où Lena disparaît peu à peu sous des lunettes qui la défigurent et à un niveau scolaire qui ne lui rapportent plus rien, Lila fait retentir autour d’elle « le bruit toujours plus proche de la beauté en train d’arriver. » Enfin, elle devient une femme et toute la ville n’en a que pour elle. Les hommes lui tournent autour en faisant vrombir leur millecento, on se bouscule à ses pieds, on jalouse ses regards. Ses études en cachette lui ont valu une faculté étonnante, celle de « donner de la force aux mots », de leur « injecter de l’énergie ».

 Et c’est l’histoire de cette amitié tissée de haine et de passions qui reprend, animée d’un besoin incessant de vengeance et de reproches. Cette amitié est cruelle tant l’amour se dispute la rancune dans les bras de ces jeunes filles, autant d’ailleurs qu’il se côtoie dans les rues de Naples. Car le but de leur existence n’a pas changé depuis tant d’années : il s’agit de s’enrichir plus que l’autre, de « gagner ».

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« Il n’existe aucun geste, aucune parole ni soupir qui ne contienne la somme de tous les crimes qu’ont commis et que continuent à   commettre les êtres humains » Naples, années 50

 

Au fil de nombreuses figures atypiques, telles que des poètes prédateurs, des maçons communistes et des maffiosi inquiétants, Elena Ferrante retrace une histoire d’amour, d’amitié, de condition féminine et d’ascension sociale au rythme douloureux de l’âpreté de la vie. Une histoire ombrageuse où s’échappent quelques fois des éclats lumineux, à la manière des rues de Naples. L’auteure dresse de l’Italie des années 50 un portrait mélancolique, violent pourtant, où les épiciers s’enrichissent tout en cotoyant les poètes va-nu-pieds, où l’argot enfantin se heurte à un italien plus gracieux, et où la guerre enfin s’évanouit peu à peu des boulevards d’une génération nouvelle. On entendrait presque le klaxon vaniteux de la millecento hurler dans les rues pleines de poussières sous un crépuscule sanglant. C’est l’Italie en plein essor – celle où les enfants érudits, en rentrant du lycée, poussent la porte grinçante de leur masure pour retrouver une mère boiteuse et un père alcoolique, et où les autres, tout en cirant des chaussures, récitent en boucle leurs déclinaisons de latin ou apprennent le tango au fond de leur mansarde. Le livre tout entier est une photographie sépia où s’endorment les vestiges d’une  époque à l’agonie.

L’ouvrage d’Elena Ferrante est d’autant plus mystérieux que son véritable auteur est inconnu. L’on ne connaît en effet de celui ou celle qui signe sous ce pseudonyme charismatique que cet extrait de lettre envoyée à son éditeur : «De tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence.» Ecrivain entouré d’ombres à la Thomas Pynchon, elle a su préserver son génie des névroses médiatiques.

A l’heure où des sujets tels que le Brexit, les naufrages politiques et les massacres mondiaux me tendent les bras, j’ai décidé aujourd’hui de retomber dans mes premières amour. Parce que je continue à penser que la littérature est une brèche sur la toile brumeuse du monde, et que si elle ne peut pas toujours nous élever, elle est tout ce qui peut nous sauver des affres du quotidien.

 

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