« Dites-leur que les enfants ne devraient pas travailler. »

Depuis 2015, la crise des réfugiés syriens provoque un pic de l’emploi des mineurs au Liban.

« Cela fait un an et dmi que je suis fatiguée. » Sur un grand écran installé dans l’une des salles de conférence de l’hôtel Mövenpick, le visage émacié de la petite Fatima semble venir d’un autre monde.

C’est pourtant au Liban que l’enfant, âgée d’une dizaine d’années, s’épuise dans les champs. Les paupières lourdes devant la caméra qui la fixe, elle raconte l’histoire de sa famille qui a dû fuir la Syrie. « Ma vie en Syrie me manque, dit-elle, je voudrais tellement rentrer à la maison et être heureuse comme avant. » En arrière-plan, on aperçoit des enfants, certains très jeunes, transporter des caisses de légumes qui semblent plus lourdes que leurs corps encore frêles. De l’autre côté, les adultes s’impatientent. À l’enfant qui titube, on ordonne de se dépêcher. Fatima, elle, a le regard vague ; il n’y a plus que ses rêves d’enfant qui la maintiennent encore debout. Et lorsqu’on lui demande ce qu’elle voudrait dire à ceux qui la font travailler, elle relève aussitôt les yeux vers la caméra pour répondre : « Dites-leur que les enfants ne devraient pas travailler. »

Ce film qui raconte l’histoire de Fatima a été projeté mercredi dernier, à l’occasion du lancement d’un guide, élaboré conjointement par la FAO (Programme des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et l’OIT (Organisation internationale du travail), afin de sensibiliser au travail des enfants dans le secteur de l’agriculture.

Un guide pour éveiller les consciences
Les situations telles que celle de Fatima se multiplient depuis 2015 et l’arrivée massive au Liban des réfugiés syriens. C’est en réaction à cette situation que le guide sur le travail agricole des enfants au Liban a vu le jour. En 2015, l’OIT et la FAO s’unissent avec l’Unicef, les ministères du Travail et de l’Agriculture et la Fédération des Chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture pour faire paraître ce document en anglais, puis en langue arabe afin de toucher au plus près les parties concernées. À destination des ONG et de toute institution ou personne désireuse de lutter contre le travail des enfants, ce guide se donne pour but de sensibiliser à cette question à travers un long travail de recherches. Après avoir défini le travail des enfants selon l’âge, les circonstances du travail et l’impact sur leur éducation, il énumère les dangers que cette situation peut avoir sur leur santé : blessures, problèmes musculaires, allergies, empoisonnements ou encore infections sont ainsi des dangers fréquents dénoncés par les organisations. Enfin, le guide explique également pourquoi il est important de lutter contre cette situation tout en essayant d’y apporter des solutions.

Trois stratégies ressortent ainsi de cette analyse : la prévention tout d’abord, notamment en améliorant les dispositions contractuelles pour les adultes et la protection sociale pour les agriculteurs ; le retrait des enfants n’ayant pas l’âge minimum pour travailler via les services sociaux et des discussions avec les parents ; enfin la protection des enfants en âge de travailler, en trouvant des substituts aux pratiques dangereuses et en leur offrant des formations.
Avec sa traduction en arabe, ce guide veut devenir un pilier de la protection de l’enfance, mais surtout un éveilleur de consciences.

« L’exploitation en hausse au Liban »
La situation de Fatima n’est malheureusement qu’un exemple parmi d’autres dans le champ du travail des enfants. À l’instar de la jeune fille, ce sont des millions d’enfants à travers le monde qui usent leurs jeunes années dans les champs, sans protection, sans repos, et qui sont parfois même violentés, selon le guide qui précise ainsi qu’à travers le globe, 60 % des enfants entre 5 et 17 ans travaillent dans l’agriculture. Cela représente plus de 98 millions de jeunes dont la vie est mise en danger.
« Cette situation existe partout, rappelle Alfredo Impiglia, représentant de la FAO. On la retrouve au Yémen, en Irak. Mais c’est au Liban que l’exploitation agricole des enfants fait partie intégrante de la culture du pays. »

En 2015, la FAO et l’OIT avaient en effet déjà pointé du doigt la situation alarmante à laquelle le Liban devait faire face. Depuis le déclenchement du conflit syrien, l’arrivée des réfugiés affole le compteur du travail des enfants dans les champs libanais. Alors que les réfugiés adultes peinent à trouver les moyens de subvenir aux besoins de leurs familles, il revient donc aux plus jeunes d’apporter un complément de revenu indispensable. Mais cette situation concerne tout autant les enfants libanais. Si les intervenants rappellent à maintes reprises qu’il n’existe pas de chiffre officiel sur le travail agricole de ces derniers, une étude de RACE (Racing All Children with Education) a montré l’an dernier que 10 000 élèves avaient quitté l’école pour travailler. Quotidiennement exposés au risque de maladies musculaires ou contagieuses, arrachés à tout apport éducatif, les enfants sont ainsi entraînés dans le cercle vicieux de la pauvreté. Les vidéos projetées mercredi à l’hôtel Mövenpick montrent des jeunes de moins de 15 ans conduisant déjà des tracteurs et n’ayant plus même le temps de regretter une jeunesse volée. « Nous sommes retournés à l’époque de l’esclavage », déplore Hayate Osseirane, représentante de l’OIT, lors de son intervention.

Dans les champs, une enfance en danger
Comme il est rappelé tout au long de la conférence, le secteur de l’agriculture est le troisième secteur le plus dangereux après le travail dans les mines et la construction. Dépourvus de masques et de gants, parfois nu-pieds, les enfants sont sans cesse exposés aux pesticides, au travail en plein soleil ou au port de charges trop lourdes pour leur jeune âge. Parfois enrôlés dès 5 ans, selon le guide, ils subissent la pression de leurs employeurs et sont confrontés aux tâches les plus difficiles, ce qui nuit à leur santé et réduit leur espérance de vie.

Publié en 2012, le décret 8987 interdit pourtant aux moins de 18 ans tout travail « dangereux pour la santé, physique ou morale, qui limiterait leur éducation et constituerait l’une des pires formes de travail d’enfants ». Or, selon la Convention internationale 182 relative aux pires formes de travail des enfants, publiée en 1999, est considéré comme travail dangereux celui qui « peut toucher la santé et le moral des enfants ». Une autre convention internationale, la 190, cible « tout travail qui expose les enfants à des abus physiques, psychologiques ou sexuels ».
Au Liban comme ailleurs, l’enfance dans les champs est une enfance en danger.

Lire l’article sur L’OLJ

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